Doléances des chauffeurs de voitures de maître en 1928

En cette nouvelle année, voici une revendication bien sympathique parue dans la presse indochinoise en 1928. A cette époque, on est encore loin des gilets jaunes ! Qu’elle puisse nous donner le sourire en ces temps difficiles !

La fameuse Léon Bollée du film l’Amant

Saigon, le 1er novembre 1928.
« Nous, tous chauffeurs, avons l’honneur de venir vous demander respectueusement la faveur suivante:
Depuis que le Gouvernement de la République est venu protéger le royaume d’Annam, et parmi les quatre classes d’hommes tels que mandarins, cultivateurs, artisans et commerçants, il leur a été distribué des félicitations, des critiques, des récompenses et des répressions, sauf toutefois nous, chauffeurs, nous n’avons reçu que des critiques, pas de félicitations, et nous avons été punis sans qu’il n’y ait de récompenses en compensation. Nous devons travailler pendant tous les 365 jours de l’année et faire 16 heures, au lieu de 12 heures par jour. Dans toutes les autres professions, on a le droit de se reposer les dimanches et jours fériés. Dans notre métier de chauffeurs, nous devons travailler sans repos. Plus il y a jours de fêtes et de Têt, plus nous devons parcourir les routes, les forêts et les plages. En Indochine, plus on a construit de routes, plus nous nous imposons des fatigues. Quand nous circulons en ville notre responsabilité est plus grande que celle d’un médecin allant tâter le pouls à un malade. Le médecin ne s’occupe que d’un malade à la fois. Quant à nous, chauffeur au volant, à la moindre inattention ou imprudence, nous portons préjudice à tous les occupants de la voiture. Et, lorsque nous sortons de la ville, nous nous ne considérons pas comme l’aviateur volant dans les airs, qui ne s’inquiète qu’au moment de l’atterrissage, mais qui, une fois dans les airs, n’a crainte d’aborder ni d’écraser personne. Quant à nous, chauffeurs, lorsque nous circulons pendant une journée, nous devons veiller à toute heure, nous regardons de tous nos yeux; pendant que nos mains commandent, notre esprit et notre cœur réfléchissent, ce, malgré la chaleur, les vents, nous marchons du matin au soir, espérant arriver sains et saufs. »


Attente des passagers d’une croisière (Franconia, Cunard Line) en gare de Hué, en 1938

« Mais une fois arrivé sur les lieux, le chauffeur qui a réussi à faire proprement son devoir, ne trouve ni à manger ni à coucher. Messieurs les Grands Fonctionnaires, Veuillez bien penser que l’automobile, quoiqu’en fer ou acier, trouve toujours à se loger, une fois arrivée à destination, mais que nous, chauffeurs, êtres humains, qui éprouvons de la fatigue, qui travaillons toute la journée, ne saurons résister davantage sans le repos indispensable. C’est pourquoi, nous venons nous incliner devant vous, pour vous prier de bien vouloir décider qu’à partir de 1929, les propriétaires d’autos, qu’ils soient fonctionnaires, commerçants ou industriels, sauf les propriétaires de camions de transport de marchandises ou matériaux, et les autos de l’Armée, verseront chacun une piastre chaque année, au moment du paiement des impôts de leurs voitures. Cet argent sera conservé au Trésor du Gouvernement. »


Le roi Khai Dinh en voiture dans la citadelle de Hué. Et le klaxon, déjà!

« Mais, dans le cas où il s’élèverait à Mille Piastres. Une somme de 200 p.00 sera prélevée pour constituer un secours au profit des chauffeurs, parce que ces derniers constatent avec la chair de poule qu’ils sont encore en vie après avoir circulé toute la matinée ou toute la soirée sans avoir été auteur d’aucun accident en route, ou encore qu’ils ont fait 7 ou 8 cents kilomètres dans un pays boisé sans qu’aucun fauve ne se soit mis en travers de la route. Vous connaissez le sort des chauffeurs. Plaignez-les! L’argent en question ci-dessus sera destiné à ces malchanceux. […]. On emploiera les 800 piastres de reliquat, après prélèvement des 200 piastres dont il s’agit, à construire ou réparer les logements de chauffeur en Indochine. Au cours de la présente année, on construit ici, à l’année suivante là-bas; dans trois ans, on aura construit partout en Indochine de ces logements pour chauffeurs. De cette façon, on aura employé utilement l’argent des propriétaires d’automobiles à la construction de logements pour leurs chauffeurs et de garages pour leurs voitures. Il suffira d’y apporter des soins, et on aura plus la crainte de vols d’accessoires comme par le passé. En l’état actuel des choses, les chauffeurs doivent s’occuper eux-mêmes de leurs aises. Aussi. MM. les Grands Fonctionnaires et les riches Commerçants et Industriels sont-ils priés de bien vouloir examiner avec bienveillance la question vitale nous concernant, nous, chauffeurs, dans ces trois pays de l’Union Indochinoise: Cochinchine, Annam et Tonkin. Un seul chauffeur nous représente tous, chauffeurs de la Cochinchine, de l’Annam et du Tonkin. »
DANG NGOC PHAN dit BA BO
Saïgon, n° 5, rue Garcerie

Merci à Alain Leger d’avoir déniché cette « perle » dans l’édition du 8 novembre 1928 de L’Echo Annamite (source Gallica). Retrouvez le texte intégral sur son formidable site http://www.entreprises-coloniales.fr ou en accès direct http://www.entreprises-coloniales.fr/inde-indochine/Doleances_chauffeurs-1928.pdf

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