« À pied autour du monde (trois ans de camping) » est le récit d’un tour du monde effectué avec les moyens du bord par un jeune couple à la fin des années 20. À cette époque, on est loin du tourisme de masse et l’Aventure se lit avec un grand A dans chacune des pages du récit. Lui, Roger, est un architecte tout juste diplômé, elle, Jo, est une jeune femme qui n’a peur de rien. Ils quittent la France en mai 1929. Observer le monde à leur rythme semble être leur seul objectif.

Jo et Roger en camping (photo tiré du livre)…
Ils voyagent en culottes courtes avec des sacs à dos assez grands pour y loger une tente. À cette époque, tout est lourd et peu pratique. Au bout de quelques semaines, ils ont le teint hâlé et sont méconnaissables. Les populations locales n’ont jamais vu des Occidentaux autrement qu’en tenue impeccable, entourés de nombreux serviteurs et chargés de lourdes malles. Ils passent au mieux pour des illuminés, au pire pour des pauvres.
Les difficultés sont évidemment nombreuses. Les conditions climatiques, bien sûr, les maladies (fièvre, dysenterie, paludisme..), la communication avec les locaux (ils ne connaissent que quelques mots d’anglais..), les bêtes sauvages… Les passages de frontières, le contrôle incessant de la police et des autorités seront une contrariété permanente pour eux. Mais on découvre aussi beaucoup de choses dont on n’a pas idée aujourd’hui. Trouver de la nourriture et surtout de l’eau potable sur la route reste un défi quotidien en raison du peu d’habitants dans les régions traversées.
Au départ, Roger prévoit de travailler comme architecte de temps en temps pour subvenir à leurs besoins. Mais il n’arrivera à le faire que dans de rares endroits. Heureusement, ses talents de dessinateur lui permettent de vendre de nombreuses aquarelles et gouaches sur le parcours.
En route, ils comprennent rapidement que les conseils et mises en garde sont empreints de préjugés, d’ignorance et de méfiance envers tout ce qui est différent. Alors ils font fi des conseils et suivent leurs instincts. Pour le meilleur et parfois au risque de leur vie. Une nuit, ils échappent miraculeusement à l’attaque d’une panthère en Inde, alors qu’ils dorment sous la tente en pleine forêt. Il y a beaucoup d’inconscience dans leur récit, mais ils sont jeunes, intrépides et.. chanceux!
Les moyens de transport sont des plus éclectiques. Ils marchent avec un âne en Asie centrale, ils roulent à vélo un peu partout (avec parfois une dizaine de crevaisons par jour..), prennent des moyens plus « modernes » (bateau, train,..) quand ils n’ont pas d’autres choix. En Chine, Jo étant malade, ils prennent un pousse-pousse : « 40 kilomètres en cinq heures au pas de course. Cela nous a semblé extraordinaire et inhumain, aussi, à mi-chemin, avons-nous voulu changer nos « coolies »; mais ils ont tenu à faire la course complète et couraient encore d’un alerte pas en arrivant à Pékin. C’était pour eux une véritable aubaine. »

La carte de l’itinéraire (photo tiré du livre)
Ils dorment en pleine nature ou parfois dans des endroits insolites comme en haut du Colisée à Rome. En Inde, ils sont invités à dormir chez un maharaja. Non, ils préfèrent dormir à la belle étoile..
Ils sont presque toujours à court d’argent. Heureusement, parfois on les aide, on les accueille localement. Ils rencontrent des compatriotes un peu partout, mais l’accueil n’est pas toujours chaleureux. Un jour, au Japon, un Français les invite à déjeuner mais prend soin de ne pas leur montrer ses enfants. Interrogé, il répond : « Votre tenue… votre apparence, vos paroles… Je préfère que mes enfants ne vous voient pas. Ils ont de l’imagination… beaucoup. Les enfants ne doivent pas voir les aventuriers… Ce sont mes enfants, je les protège des désirs impossibles que peuvent avoir leurs jeunes imaginations dont j’ai la charge. »
Les pays préférés sont la Grèce, l’ancienne Perse (Iran), l’Inde (notamment Chandernagor) et la Chine, surtout Pékin, ville où la jeune femme « aurait aimé vivre éternellement ». Ils sont aussi subjugués par le Japon, dont la tradition et la modernité occidentale cohabitent d’une manière fascinante.
Et le pays le moins aimé, c’est l’Indochine !
Leur voyage en Indochine avait pourtant bien commencé avec la découverte des ruines d’Angkor. C’est « le plus bel ensemble architectural » du périple, écrit l’auteur. Ils sont arrivés du Siam (Thaïlande) à vélo mais la chaleur est extrême et ils sont toujours en manque d’eau. Ils sont accueillis par un sympathique garde forestier français qui les met en garde contre les tigres, les éléphants et les… fourmis rouges. Ils auront effectivement des sueurs froides en voyant passer furtivement des tigres devant eux..
Mais le contact avec les populations leur déplaît car on les harcèle de questions. « Nous ne répondons pas, car ici, nous ne nous sentons pas en sympathie et nous ne pouvons exprimer librement nos impressions. ». L’arrivée à Saïgon n’est pas meilleure : « Saïgon, la ville tant vantée, m’est déjà odieuse avec ses curieux, sa foule prétentieuse et inhospitalière. La ville ne nous tente pas. Nous partons, après quelques réparations légères à nos bicyclettes ».
Jo s’explique : « Aux Indes, nous avions l’immense avantage d’être français, et nous étions reçus à bras ouverts par les Hindous qui n’aiment pas les Anglais. Ici, les Français subissent la crise, beaucoup sont sans travail et nous voient arriver d’un mauvais œil. Nous les excusons. Le climat est si malsain et si propice aux maladies de foie qui influent sur le caractère ! Les indigènes, qui ont souvent à se plaindre de l’Administration, sont méfiants et c’est avec peine que nous arrivons à les mettre en confiance. Cela nous est très pénible »
Pour bien comprendre les choses, il faut préciser l’ambiance qui règne en Indochine à cette époque, en 1931. Depuis plusieurs mois, des soulèvements paysans et nationalistes ont eu lieu, dans le nord de l’Annam et à Yên Bái. La crise de 29 a amplifié la misère des habitants. Face à cela, l’administration coloniale multiplie la répression, les grands procès et les exécutions publiques. Le pays est dans un régime de terreur, la peur des communistes est omniprésente chez les autorités. « Nulle part, sauf en Turquie, nous n’avons été plus tourmentés par la police qu’en Indochine ».

En famille, bien après le retour en France..(photo tiré du livre)
Ils continuent leur route vers Djiring, Dalat, Nha Trang, longent la côte et suivent « la route mandarine ». Ils souffrent terriblement de la chaleur. Ils admirent le charme des ruelles de Faifo (Hoi An) « curieuse petite ville presque morte ». À Tourane (Danang), ils visitent le musée Cham à l’invitation d’un riche Annamite. « Le soir nous dînons chez lui, à l’annamite, avec des baguettes d’ivoire. Les hommes sont vêtus de costumes de toile blanche et la seule femme, sa tante, a revêtu une tunique de soie en notre honneur. On nous sert quatre poissons différents, des légumes, du poulet, du porc, avec l’indispensable sauce au « nuoc man ». Nous buvons du « Pernod ». C’est très curieux ce mélange de plats du pays et de boissons européennes. Nous allons au théâtre annamite. Foule dense. Les spectateurs sont presque tous debout et font un bruit infernal. Notre ami paraît très jeune. Priés par lui de deviner son age, nous disons entre vingt-cinq et trente ans. Il en a près de quarante. Il nous prévient alors aimablement qu’un Annamite est beaucoup plus flatté de paraître plus âgé, car la vieillesse confère une certaine autorité et inspire le respect. Il travaille dans une grande banque française avec des appointements dérisoires, mais il est très fier d’être bureaucrate. C’est une profession plus distinguée que le commerce, abandonné aux Chinois. Nous montrant une décoration, collier d’or semé de pierres précieuses, il nous dit être apparenté à la famille royale et fonder de grands espoirs sur la jeune dynastie. ». L’empereur Bao Dai est encore en France à cette époque et ne reviendra qu’en 1932.
Ils passent ensuite le col des Nuages et découvrent des panoramas merveilleux. Mais ils n’en peuvent plus de la chaleur et prennent le train vers Huê, la ville « des fonctionnaires royaux ». « Tout demeure plongé dans une grande torpeur; et cette transpiration continuelle et énervante nous fatigue beaucoup. Nos cheveux sont toujours mouillés et les miens deviennent plats; notre teint est terreux, nos yeux très cernés ».
Amis lecteurs, vous voyez combien la vie est dure à Huê !
Ils continuent leur route à vélo vers le nord. La chaleur, le manque d’ombrage et une panne matérielle les forcent à prendre à nouveau le train. Le règlement interdit aux Français de voyager en 4e classe, réservée au peuple. Ils trouvent un stratagème pour se faire passer pour des Anglais et accéder à la plate-forme. Ils voyagent avec les femmes qui vont vendre leurs produits au marché. Soudain, une odeur de brûlé ! C’est un morceau de charbon ardent qui vient d’atterrir sur la toile de tente.. « Qu’aurions-nous fait, si notre tente eût été complètement détruite ? C’est notre maison, notre seul abri ».
Ils réparent leurs vélos, la tente et continuent ensuite vers le nord. « Montagnes nues, rivière plate aux bords sans végétation. Misérables habitations où il n’y a même pas de quoi manger. Les gens paraissent pauvres et sales. Sur une cinquantaine de kilomètres, c’est un défilé ininterrompu d’indigènes; Hommes et femmes, l’épaule chargée d’un bambou, à chaque extrémité duquel pend un panier rond en osier tressé, rempli de patates. Ils sont pieds nus, pauvrement vêtus, presque en haillons, certains portent de comiques manteaux de pluie en feuilles sèches. La réputation des Européens, ici, doit être terrible, si nous en jugeons par tous ces gens qui détalent à toutes jambes, du plus loin qu’ils nous aperçoivent, lâchant leurs paniers sur la route pour courir plus vite à travers champs. Cela nous est très pénible de leur causer tant de frayeur. Nous ne sommes pourtant pas armés, et nous nous efforçons toujours de nous montrer bienveillants et de gagner leur confiance, mais ce n’est pas facile.
Petit tour à Hanoï mais la ville semble les laisser indifférents. Ils gagnent Haïphong, vendent leurs vélos et rejoignent Hong Kong en bateau. « Je suis très heureuse de quitter l’Indochine. Nous avons trop souffert de la chaleur et je pense que je n’y retournerais pas avec plaisir. Le paysage était parfois très pittoresque, mais nous ne pouvions en jouir pleinement, attristés que nous étions par la mentalité de la plupart des colons et des indigènes. »
Voilà donc la Chine ! Ils sont enchantés de trouver un monde totalement différent, où tout n’est que surprises. Ils s’y font de bons amis, passent en bateau de port en port jusqu’à leur ville préférée, Pékin. À défaut d’exercer comme architecte, Roger peint beaucoup et vend bien. Après quelques mois, ils passent en Corée, colonie japonaise à cette époque.
Ils passent ensuite au japon ou le même étonnement est de mise : des villes modernes, le charme des femmes vêtues de kimonos, une politesse raffinée… mais c’est dur de pédaler dans un tel pays, rien n’est plat ! Ils dorment dans des temples.
Il s’agit maintenant de traverser le pacifique pour se rendre aux USA. Mais en pleine crise de 29, la pays s’est ferme aux étrangers. Cela semble plus facile d’y aller par le canada. Ce qu’ils font. Le passage vers les USA est leur plus mauvais souvenirs. Interrogatoires serres, attestation de ressources (ils tricheront vu qu’ils n’ont aucun argent), rien n’est épargné aux candidats.
« Ce drame de la civilisation a duré une demi-journée. Il nous faut signer des feuilles dont nous ne comprenons pas bien le contenu; mais nous savons que nous nous engageons à ne pas travailler aux U S., à ne pas y faire de politique, à ne pas boire d’alcool, etc. Qu’importe! Nous signerions tout ce qu’on voudrait »
Apres Seattle, ils passent par Los Angeles, vont jusqu’à la frontière mexicaine. Mais on les refoule. Ils continuent alors vers le Texas, la Louisiane, la Floride.. 6000km à vélo ! Ils apprennent a dire « OK » avec l’accent.. Pour vivre, Roger sera parfois figurant pour le cinéma et continuera a vendre ses dessins. Les journaux locaux parlent de temps en temps d’eux. Ils découvrent les boites de conserves, les villes sans trottoirs, les incendies de forets.. Ils arrivent à New York à vélo ! Mais la ville et ses gratte-ciels ne les émeut guère.

Une aquarelle de Roger Tourte, vue de la cité interdite de Pékin (source internet)
L’ambiance n’est pas a la joie avec la crise qui sévit durement : « Nous avons vu les boutiques non louées; les marchandises soldées à bas prix; les gens qui possèdent des tableaux, des œuvres d’art, vendent aux antiquaires, pour quelques dollars, ce qu’ils ont acheté à prix d’or. Des gens font la queue toute la matinée, afin d’obtenir un quignon de pain; des femmes de l’Armée du Salut se tiennent à chaque coin de rue, agitent une clochette et réclament aux passants une obole pour les soupes populaires »
Le voyage est fini, ils rentrent en France en bateau. Jo conclut son récit : « Il y a trois ans que nous avons quitté la France; trois ans que nous sommes partis pour tenter cette grande aventure, et, malgré les embûches, les fatigues, la chaleur, les maladies, les tigres et les requins, nous rentrons avec autant d’espoir, avec le même enthousiasme que lorsque nous quittions Paris. »
À la lecture du récit, on aimerait bien avoir plus de détails. Résumer un tour du monde de trois ans en 254 pages, c’est court ! Jo parle peu de son mari, des villes qu’ils traversent et, sauf exception, des rencontres qu’ils ont. Le livre a été édité en 1934.
Après leur retour, ils ont décidé de continuer leurs aventures avec des voyages en Europe, et la traversée de l’Afrique jusqu’au cap de Bonne-Espérance, avec un petit garçon né pendant leur séjour en Égypte. Leurs aventures successives ont alimenté bien des rêves, et pas seulement chez les scouts.
Documents:
– le livre, « À_pied_autour_du_monde, 3 ans de camping », Jo Tourte, édition 1947, sur Gallica
































