Tour du monde en 1930, en passant par l’Indochine..

« À pied autour du monde (trois ans de camping) » est le récit d’un tour du monde effectué avec les moyens du bord par un jeune couple à la fin des années 20. À cette époque, on est loin du tourisme de masse et l’Aventure se lit avec un grand A dans chacune des pages du récit. Lui, Roger, est un architecte tout juste diplômé, elle, Jo, est une jeune femme qui n’a peur de rien. Ils quittent la France en mai 1929. Observer le monde à leur rythme semble être leur seul objectif.


Jo et Roger en camping (photo tiré du livre)…

Ils voyagent en culottes courtes avec des sacs à dos assez grands pour y loger une tente. À cette époque, tout est lourd et peu pratique. Au bout de quelques semaines, ils ont le teint hâlé et sont méconnaissables. Les populations locales n’ont jamais vu des Occidentaux autrement qu’en tenue impeccable, entourés de nombreux serviteurs et chargés de lourdes malles. Ils passent au mieux pour des illuminés, au pire pour des pauvres.

Les difficultés sont évidemment nombreuses. Les conditions climatiques, bien sûr, les maladies (fièvre, dysenterie, paludisme..), la communication avec les locaux (ils ne connaissent que quelques mots d’anglais..), les bêtes sauvages… Les passages de frontières, le contrôle incessant de la police et des autorités seront une contrariété permanente pour eux. Mais on découvre aussi beaucoup de choses dont on n’a pas idée aujourd’hui. Trouver de la nourriture et surtout de l’eau potable sur la route reste un défi quotidien en raison du peu d’habitants dans les régions traversées.

Au départ, Roger prévoit de travailler comme architecte de temps en temps pour subvenir à leurs besoins. Mais il n’arrivera à le faire que dans de rares endroits. Heureusement, ses talents de dessinateur lui permettent de vendre de nombreuses aquarelles et gouaches sur le parcours.

En route, ils comprennent rapidement que les conseils et mises en garde sont empreints de préjugés, d’ignorance et de méfiance envers tout ce qui est différent. Alors ils font fi des conseils et suivent leurs instincts. Pour le meilleur et parfois au risque de leur vie. Une nuit, ils échappent miraculeusement à l’attaque d’une panthère en Inde, alors qu’ils dorment sous la tente en pleine forêt. Il y a beaucoup d’inconscience dans leur récit, mais ils sont jeunes, intrépides et.. chanceux!

Les moyens de transport sont des plus éclectiques. Ils marchent avec un âne en Asie centrale, ils roulent à vélo un peu partout (avec parfois une dizaine de crevaisons par jour..), prennent des moyens plus « modernes » (bateau, train,..) quand ils n’ont pas d’autres choix. En Chine, Jo étant malade, ils prennent un pousse-pousse : « 40 kilomètres en cinq heures au pas de course. Cela nous a semblé extraordinaire et inhumain, aussi, à mi-chemin, avons-nous voulu changer nos « coolies »; mais ils ont tenu à faire la course complète et couraient encore d’un alerte pas en arrivant à Pékin. C’était pour eux une véritable aubaine. »


La carte de l’itinéraire (photo tiré du livre)

Ils dorment en pleine nature ou parfois dans des endroits insolites comme en haut du Colisée à Rome. En Inde, ils sont invités à dormir chez un maharaja. Non, ils préfèrent dormir à la belle étoile..

Ils sont presque toujours à court d’argent. Heureusement, parfois on les aide, on les accueille localement. Ils rencontrent des compatriotes un peu partout, mais l’accueil n’est pas toujours chaleureux. Un jour, au Japon, un Français les invite à déjeuner mais prend soin de ne pas leur montrer ses enfants. Interrogé, il répond : « Votre tenue… votre apparence, vos paroles… Je préfère que mes enfants ne vous voient pas. Ils ont de l’imagination… beaucoup. Les enfants ne doivent pas voir les aventuriers… Ce sont mes enfants, je les protège des désirs impossibles que peuvent avoir leurs jeunes imaginations dont j’ai la charge. »

Les pays préférés sont la Grèce, l’ancienne Perse (Iran), l’Inde (notamment Chandernagor) et la Chine, surtout Pékin, ville où la jeune femme « aurait aimé vivre éternellement ». Ils sont aussi subjugués par le Japon, dont la tradition et la modernité occidentale cohabitent d’une manière fascinante.

Et le pays le moins aimé, c’est l’Indochine !

Leur voyage en Indochine avait pourtant bien commencé avec la découverte des ruines d’Angkor. C’est « le plus bel ensemble architectural » du périple, écrit l’auteur. Ils sont arrivés du Siam (Thaïlande) à vélo mais la chaleur est extrême et ils sont toujours en manque d’eau. Ils sont accueillis par un sympathique garde forestier français qui les met en garde contre les tigres, les éléphants et les… fourmis rouges. Ils auront effectivement des sueurs froides en voyant passer furtivement des tigres devant eux..

Mais le contact avec les populations leur déplaît car on les harcèle de questions. « Nous ne répondons pas, car ici, nous ne nous sentons pas en sympathie et nous ne pouvons exprimer librement nos impressions. ». L’arrivée à Saïgon n’est pas meilleure : « Saïgon, la ville tant vantée, m’est déjà odieuse avec ses curieux, sa foule prétentieuse et inhospitalière. La ville ne nous tente pas. Nous partons, après quelques réparations légères à nos bicyclettes ».

Jo s’explique : « Aux Indes, nous avions l’immense avantage d’être français, et nous étions reçus à bras ouverts par les Hindous qui n’aiment pas les Anglais. Ici, les Français subissent la crise, beaucoup sont sans travail et nous voient arriver d’un mauvais œil. Nous les excusons. Le climat est si malsain et si propice aux maladies de foie qui influent sur le caractère ! Les indigènes, qui ont souvent à se plaindre de l’Administration, sont méfiants et c’est avec peine que nous arrivons à les mettre en confiance. Cela nous est très pénible »

Pour bien comprendre les choses, il faut préciser l’ambiance qui règne en Indochine à cette époque, en 1931. Depuis plusieurs mois, des soulèvements paysans et nationalistes ont eu lieu, dans le nord de l’Annam et à Yên Bái. La crise de 29 a amplifié la misère des habitants. Face à cela, l’administration coloniale multiplie la répression, les grands procès et les exécutions publiques. Le pays est dans un régime de terreur, la peur des communistes est omniprésente chez les autorités. « Nulle part, sauf en Turquie, nous n’avons été plus tourmentés par la police qu’en Indochine ».


En famille, bien après le retour en France..(photo tiré du livre)

Ils continuent leur route vers Djiring, Dalat, Nha Trang, longent la côte et suivent « la route mandarine ». Ils souffrent terriblement de la chaleur. Ils admirent le charme des ruelles de Faifo (Hoi An) « curieuse petite ville presque morte ». À Tourane (Danang), ils visitent le musée Cham à l’invitation d’un riche Annamite. « Le soir nous dînons chez lui, à l’annamite, avec des baguettes d’ivoire. Les hommes sont vêtus de costumes de toile blanche et la seule femme, sa tante, a revêtu une tunique de soie en notre honneur. On nous sert quatre poissons différents, des légumes, du poulet, du porc, avec l’indispensable sauce au « nuoc man ». Nous buvons du « Pernod ». C’est très curieux ce mélange de plats du pays et de boissons européennes. Nous allons au théâtre annamite. Foule dense. Les spectateurs sont presque tous debout et font un bruit infernal. Notre ami paraît très jeune. Priés par lui de deviner son age, nous disons entre vingt-cinq et trente ans. Il en a près de quarante. Il nous prévient alors aimablement qu’un Annamite est beaucoup plus flatté de paraître plus âgé, car la vieillesse confère une certaine autorité et inspire le respect. Il travaille dans une grande banque française avec des appointements dérisoires, mais il est très fier d’être bureaucrate. C’est une profession plus distinguée que le commerce, abandonné aux Chinois. Nous montrant une décoration, collier d’or semé de pierres précieuses, il nous dit être apparenté à la famille royale et fonder de grands espoirs sur la jeune dynastie. ». L’empereur Bao Dai est encore en France à cette époque et ne reviendra qu’en 1932.

Ils passent ensuite le col des Nuages et découvrent des panoramas merveilleux. Mais ils n’en peuvent plus de la chaleur et prennent le train vers Huê, la ville « des fonctionnaires royaux ». « Tout demeure plongé dans une grande torpeur; et cette transpiration continuelle et énervante nous fatigue beaucoup. Nos cheveux sont toujours mouillés et les miens deviennent plats; notre teint est terreux, nos yeux très cernés ».

Amis lecteurs, vous voyez combien la vie est dure à Huê !

Ils continuent leur route à vélo vers le nord. La chaleur, le manque d’ombrage et une panne matérielle les forcent à prendre à nouveau le train. Le règlement interdit aux Français de voyager en 4e classe, réservée au peuple. Ils trouvent un stratagème pour se faire passer pour des Anglais et accéder à la plate-forme. Ils voyagent avec les femmes qui vont vendre leurs produits au marché. Soudain, une odeur de brûlé ! C’est un morceau de charbon ardent qui vient d’atterrir sur la toile de tente.. « Qu’aurions-nous fait, si notre tente eût été complètement détruite ? C’est notre maison, notre seul abri ».

Ils réparent leurs vélos, la tente et continuent ensuite vers le nord. « Montagnes nues, rivière plate aux bords sans végétation. Misérables habitations où il n’y a même pas de quoi manger. Les gens paraissent pauvres et sales. Sur une cinquantaine de kilomètres, c’est un défilé ininterrompu d’indigènes; Hommes et femmes, l’épaule chargée d’un bambou, à chaque extrémité duquel pend un panier rond en osier tressé, rempli de patates. Ils sont pieds nus, pauvrement vêtus, presque en haillons, certains portent de comiques manteaux de pluie en feuilles sèches. La réputation des Européens, ici, doit être terrible, si nous en jugeons par tous ces gens qui détalent à toutes jambes, du plus loin qu’ils nous aperçoivent, lâchant leurs paniers sur la route pour courir plus vite à travers champs. Cela nous est très pénible de leur causer tant de frayeur. Nous ne sommes pourtant pas armés, et nous nous efforçons toujours de nous montrer bienveillants et de gagner leur confiance, mais ce n’est pas facile.

Petit tour à Hanoï mais la ville semble les laisser indifférents. Ils gagnent Haïphong, vendent leurs vélos et rejoignent Hong Kong en bateau. « Je suis très heureuse de quitter l’Indochine. Nous avons trop souffert de la chaleur et je pense que je n’y retournerais pas avec plaisir. Le paysage était parfois très pittoresque, mais nous ne pouvions en jouir pleinement, attristés que nous étions par la mentalité de la plupart des colons et des indigènes. »

Voilà donc la Chine ! Ils sont enchantés de trouver un monde totalement différent, où tout n’est que surprises. Ils s’y font de bons amis, passent en bateau de port en port jusqu’à leur ville préférée, Pékin. À défaut d’exercer comme architecte, Roger peint beaucoup et vend bien. Après quelques mois, ils passent en Corée, colonie japonaise à cette époque.

Ils passent ensuite au japon ou le même étonnement est de mise : des villes modernes, le charme des femmes vêtues de kimonos, une politesse raffinée… mais c’est dur de pédaler dans un tel pays, rien n’est plat ! Ils dorment dans des temples.

Il s’agit maintenant de traverser le pacifique pour se rendre aux USA. Mais en pleine crise de 29, la pays s’est ferme aux étrangers. Cela semble plus facile d’y aller par le canada. Ce qu’ils font. Le passage vers les USA est leur plus mauvais souvenirs. Interrogatoires serres, attestation de ressources (ils tricheront vu qu’ils n’ont aucun argent), rien n’est épargné aux candidats.

« Ce drame de la civilisation a duré une demi-journée. Il nous faut signer des feuilles dont nous ne comprenons pas bien le contenu; mais nous savons que nous nous engageons à ne pas travailler aux U S., à ne pas y faire de politique, à ne pas boire d’alcool, etc. Qu’importe! Nous signerions tout ce qu’on voudrait »

Apres Seattle, ils passent par Los Angeles, vont jusqu’à la frontière mexicaine. Mais on les refoule. Ils continuent alors vers le Texas, la Louisiane, la Floride.. 6000km à vélo ! Ils apprennent a dire « OK » avec l’accent.. Pour vivre, Roger sera parfois figurant pour le cinéma et continuera a vendre ses dessins. Les journaux locaux parlent de temps en temps d’eux. Ils découvrent les boites de conserves, les villes sans trottoirs, les incendies de forets.. Ils arrivent à New York à vélo ! Mais la ville et ses gratte-ciels ne les émeut guère.


Une aquarelle de Roger Tourte, vue de la cité interdite de Pékin (source internet)

L’ambiance n’est pas a la joie avec la crise qui sévit durement : « Nous avons vu les boutiques non louées; les marchandises soldées à bas prix; les gens qui possèdent des tableaux, des œuvres d’art, vendent aux antiquaires, pour quelques dollars, ce qu’ils ont acheté à prix d’or. Des gens font la queue toute la matinée, afin d’obtenir un quignon de pain; des femmes de l’Armée du Salut se tiennent à chaque coin de rue, agitent une clochette et réclament aux passants une obole pour les soupes populaires »

Le voyage est fini, ils rentrent en France en bateau. Jo conclut son récit : « Il y a trois ans que nous avons quitté la France; trois ans que nous sommes partis pour tenter cette grande aventure, et, malgré les embûches, les fatigues, la chaleur, les maladies, les tigres et les requins, nous rentrons avec autant d’espoir, avec le même enthousiasme que lorsque nous quittions Paris. »

À la lecture du récit, on aimerait bien avoir plus de détails. Résumer un tour du monde de trois ans en 254 pages, c’est court ! Jo parle peu de son mari, des villes qu’ils traversent et, sauf exception, des rencontres qu’ils ont. Le livre a été édité en 1934.

Après leur retour, ils ont décidé de continuer leurs aventures avec des voyages en Europe, et la traversée de l’Afrique jusqu’au cap de Bonne-Espérance, avec un petit garçon né pendant leur séjour en Égypte. Leurs aventures successives ont alimenté bien des rêves, et pas seulement chez les scouts.

Documents:
– le livre, « À_pied_autour_du_monde, 3 ans de camping », Jo Tourte, édition 1947, sur Gallica

Inondations : cru(es) 2025 à Hué

S’il y a quelque chose qui ne change pas à Hué, c’est bien le timing de la saison des pluies ! Dès les premiers jours d’octobre, les pluies diluviennes se déchainent sur la région. Et cela dure jusqu’au 15 novembre. Pendant ces quelques semaines, nous avons en général droit à 2 inondations plus ou moins fortes, limitées à 1 ou 2 jours.
Mais cette année, les conditions météos ont abouti à 3 épisodes d’inondations particulièrement sérieuses.


Le canal Dong Ba sous les flots

La ville de Hué est située à 12km de la mer. La rivière des parfums est courte, à peine 40km de longueur. Les nuages chargées d’humidité arrivent de la lointaine chine et buttent sur la chaine annamitique. Il pleut alors sur ces collines, avec, cette année, des records presque mondiaux : plus de 1,73m d’eau sur la montagne de Bach Ma en seulement 24 heures !


Dans la citadelle…

Coté mer, le typhon Kalmaegi venu des Philippines a augmenté considérablement la houle, faisant « bouchon » pour l’écoulement naturelle des eaux de la rivière.

S’ajoute à cet épisode la gestion des barrages en amont et les fameux lâchers réalisés de manières inopinées, aboutissant à des inondations importantes en ville. On n’a pas égalé le triste record de 1999, mais on n’en était pas loin. Pour moi, ce fut mes plus importantes inondations depuis mon arrivée en 2010.


Les barques sont de sortie, ici sur le canal Dong Ba

L’ampleur des inondations a donc surpris pas mal de gens..

Les habitations ne sont pas protégées, ici on ne voit pas de batardeaux. Il faut dire que si l’eau ne s’engouffre pas par la façade, elle s’infiltrera par les murs latéraux, ceux des voisins.

Les gens ont peu de choses dans les rez-de-chaussée et les meubles ici ne sont pas en contreplaqué. On surélève ce qui n’est pas trop lourd et, en général, les dégâts sont limités.


Ca bouchonne aussi sur les « nouveaux canaux »…

Mais cette fois ci, ce sont surtout les véhicules qui ont souffert. Quelques dizaines de voitures, mais surtout des motos. Le retour à la normale a vu des centaines de motos chez les garagistes. Ce fut le 13eme mois pour toute la profession !

Cote infrastructures, le plus impressionnant fut la protection des ponts de chemins de fer face à l’inertie de la rivière. Les autorités ont déposés des trains chargés de plus de 1000 tonnes de pierres ! Bien sur, le trafic fut interrompu pendant quelques jours, ainsi que la nationale qui traverse le pays.


Les vendeuses de rue veulent rester le plus longtemps possible sur place…

Dès que l’eau se retire, une fois leur habitation nettoyée, tous les riverains se précipitent pour nettoyer les rues. Il y a une formidable énergie pour effacer les traces du cataclysme. Sauf que cette année, les gens ont du le faire 3 fois en moins de 2 semaines..

Ce qui m’impressionne le plus lors des inondations à Hué, c’est le calme qui règne dans le quartier de la citadelle. Le Vietnam est un pays bruyant, mais avec les inondations et les coupures d’électricité, c’est le calme absolu.. Un moment rare hors du temps.. A la sortie des zones inondées, c’est aussi l’étonnement de voir « des gens marcher ». Ici, on déteste marcher, tout le monde utilise un scooter même pour faire 200 mètres.. et personne ne fait du stop, car ce n’est pas l’habitude du pays.


Nettoyage à Kim Long par des réligieuses..


Nettoyage le long du canal Phu Cam

Quelques photos de Hué vue du ciel, prises par « Nguyen Phong Photography » (page FB):


L’eglise des redemptionnistes


La riviere des parfums au plus fort des inondations


Motos prises au piège, devant le supermarché « Go »


L’ancien pavillon des ambassadeurs, devant la citadelle (photo vnexpress)

Si la situation a Hué était grave (officiellement pas de victime..), il en fut différemment dans les régions plus au sud. Vers Quy Nhon et Nha Trang, les inondations ont été catastrophiques.
La bas, la saison des pluies est beaucoup plus tardive. De fait, les gens ont vraiment été surpris et les dégâts immenses. Récoltes et bétail perdues, bateaux de pêche détruits, glissements de terrain, maisons endommagées. Plusieurs dizaines de personnes décédées sont à déplorer.

2025 restera une année terrible pour les cataclysmes au Vietnam, du nord au sud. Comme ce fut aussi le cas dans les autres pays limitrophes.


Ligne de chemin de fer vers Tuy Hoa. Le trafic a été rétabli dans les 3 jours! (photo vnexpress)

Vietnam, révolution dans les paiements !

Qui aurait pu imaginer il y a encore quelques années que le Vietnam deviendrait un pays sans espèce ? En 2017, quand le gouvernement annonçait l’objectif de réduire à 10% les transactions en cash, j’avais esquissé un sourire rêveur.. Et pourtant, le Vietnam est en passe de réussir son pari ! Le pays est devenu un paradis de la fintech (technologie numérique adaptée à la finance) et les paiements électroniques sont bien plus avancés qu’en France.

Car ici comme en Chine, les plans quinquennaux sont de vrais outils d’accélérateur de développement. Règlementation allégée, financement disponible en masse, objectifs clairs, tous les acteurs publics / privées vont dans le même sens avec une pression considérable sur le timing et les résultats à atteindre. Rappelons que le Vietnam a un taux de croissance de 8% par an et vise les 10% sur les prochaines années !


N’importe quelle gargote possède son QR code, ici au dessus du présentoir

Et dans le cas présent, pas de succès de la fintech sans un bon réseau téléphonique. La 4g était l’objectif numéro 1. De fait, elle est disponible partout sur le territoire depuis plusieurs années, y compris dans les campagnes reculées. Le principal operateur Viettel, une entreprise publique qui appartient à l’armée, y a mis les moyens.

Grace à des abonnements téléphoniques très accessibles (2- 3 euros par mois), le pays s’est ensuite couvert de smartphones. C’est le cœur du dispositif. Toutes les innovations technologiques sont basées sur cet outil. Les vietnamiens n’ont pas tous un ordinateur mais ils ont tous un smartphone.

Les vietnamiens sont des gens qui adorent la simplicité, aiment le « tout gratuit » et ne sont pas rebutés par la technologie (population jeune). La culture locale donne aussi dans la légèreté ! Ici, les gens sortent dans la rue avec leur smartphone et rien d’autre. Aux fintechs de s’adapter !

Et la révolution est arrivée avec le QR Code !

Le QR code permet de payer n’importe quel montant à n’importe qui sans aucun frais.
Les gargotes de rue se sont immédiatement saisies de cette fonctionnalité. Le covid a été un formidable accélérateur de tendance : la peur d’attraper le virus a poussé les gens à utiliser des paiements sans contact. Les commerçants n’ont besoin ni de terminaux de paiements ni de caisses enregistreuses ni même de tickets de caisse. Ce sont les clients qui tapent les montants à payer sur leurs smartphones. Un haut parleur est parfois installé chez le commerçant. Quand un paiement arrive (c’est multi bancaire et immédiat), une annonce sonore se fait entendre avec le montant reçu!

Tout client (vietnamien) d’une banque peut avoir son QR code en ligne et récupérer l’autocollant qui va bien en agence pour les commerçants. De fait, les QR code sont partout. A Hué, tous les vendeurs au marché ont leur QR code. Les dons peuvent se faire de la même manière.


Au dos du QR Code, un haut parleur pour informer le commerçant du montant crédité sur le compte..

Plus fort encore, le retrait d’argent ! Là encore, inutile de sortir votre carte bancaire. Votre smartphone scanne le QR code qui apparait à l’écran du distributeur. Vous choisissez le montant sur l’appli bancaire et validez. Sur l’écran du distributeur, vous saisissez le code de votre carte bancaire et les billets sortent.. magique !

Les vietnamiens sont très friands des achats en ligne, beaucoup plus qu’en France. Se faire livrer une boisson chaude, un repas est très courant. Mais ici, personne ne se fait confiance alors le paiement se fait à réception de la marchandise. Celle-ci est toujours livrée, c’est plus simple. Le paiement peut se faire en ligne sur le site du livreur mais aussi par Qr code sur le compte du livreur ! A charge pour lui de reverser le montant à sa société.. Cela ne prend que quelques secondes, bien utile quand on n’a pas la monnaie.

Les vietnamiens payent aussi beaucoup par virement. Pour les gens qui ne possèdent pas de comptes bancaires, un simple numéro de téléphone permet de transférer des sommes d’un e-wallet, sorte de réserve d’argent. Cela fonctionne depuis plusieurs années, dans les campagnes notamment.
Mais pour ceux qui passent par une appli bancaire, c’est encore plus simple. Vous avez simplement besoin du nom de la banque et du numéro de compte bancaire du bénéficiaire. Après la saisie de ce dernier sur l’ordre de virement, le nom du bénéficiaire apparait. Vous pouvez donc vous assurer que le bénéficiaire est le bon. Le paiement est immédiat et gratuit.
Le numéro de compte bancaire n’est pas aussi compliqué qu’un Iban ! le mien fait 13 chiffres en tout. En Europe, la logique est différente : il faut saisir le compte et le nom du bénéficiaire. Puis le système vérifie la cohérence avec les données bancaires. Nettement plus compliqué.

L’accès à votre appli bancaire est simple aussi. C’est votre numéro de téléphone. Le mot de passe est de plus en plus remplacé par une identification faciale ou une empreinte digitale disponible sur certains appareils.

Pour ceux qui aiment les cartes bancaires, comme les occidentaux, les innovations ne sont pas en reste. Les nouvelles cartes visa sont à présent disponibles. Ces cartes ne font apparaitre ni le numéro intégral de carte ni la date de validité ni les 3 chiffres de sécurité. Une sécurité pour éviter la copie du numéro et les fraudes sur internet. Sur les sites qui l’acceptent, on ne saisit que son numéro de téléphone. Votre banque vous demande alors un code de validation reçu sur le smartphone pour finaliser la transaction. Cette innovation et ces cartes « numberless » ne seront disponibles qu’en 2030 en Europe..


Visuel d’une carte visa sans numéro

Les paiements sans contact par CB sont aussi disponibles, mais c’est plus rare, car seuls les supermarchés et quelques boutiques haut de gamme disposent de TPE.
Une carte visa coute quelques euros par an, mais le débit différé n’est pas disponible ici.


Verso d’une même carte, une partie des données n’apparaissent plus..

Les applis sur les smartphones se développent à grande vitesse. Depuis quelques mois, les vietnamiens ont leurs documents d’identité sur une appli gérée par la police et les documents d’assurance du véhicule. Les étrangers ont aussi leur carte de résident sur la même appli, ce qui permet à tous de voyager librement … avec son seul smartphone ! Cela est très utile pour les contrôles de police en cas d’infraction routière. Les vietnamiens peuvent dorénavant présenter leurs papiers sur leurs smartphones et échappent ainsi à la saisie du véhicule.

Tous ces dispositifs sont largement utilisés par la population. Ma femme n’utilise plus de cash depuis plusieurs mois. Les commerçants ne passent plus leur temps à faire la monnaie. Les banques sont aussi les grandes gagnantes : le taux de bancarisation a bondi de 17% en 2010 à 87% en 2024. L’argent encaissé par les commerçants passe à présent par le système bancaire, permettant une hausse considérable des dépôts. Les applis bancaires ont simplifié toutes les opérations et les effectifs des banques sont en train de fondre comme neige au soleil. Pour l’Etat, c’est aussi un moyen de suivre la masse monétaire du niveau macro économique jusqu’au simple compte bancaire… ce qui offrira sans doute dans quelques années un meilleur suivi fiscal des revenus ou une meilleure lutte contre la corruption..

Evidemment, le Vietnam n’est pas la France et on ne sait rien de la protection des données, du respect de la vie privée. Personne ne sait comment sont protégés les clients en cas de fraude. Les cas d’arnaques bancaires étaient très courant il y a quelques années, moins depuis. L’absence de paiements sur internet (paiement à la livraison ou sur place dans le cas des hôtels) réduit les risques.

Quelles sont les prochaines étapes à présent ? Les banques travaillent sur l’extension des paiements par QR code aux pays voisins du Cambodge et de la Thaïlande. Les e-wallets sont encouragés pour les paiements comme les transports publics, les péages. L’usage de la biométrie et la reconnaissance faciale seront étendus.
Pourquoi est ce si facile au Vietnam ? sans doute aussi parce que les gens peuvent avoir une activité économique sans être enregistré nulle part ou presque. Ici, les factures ne sont toujours pas légions ni même les tickets de caisse.. Les vietnamiens peuvent se transférer entre eux des montants importants sans que personne n’y trouve rien à redire (même si la lutte anti blanchiment commence à émerger..). Bref, en matière de règlement, la liberté est presque totale au sein du pays et entre les vietnamiens.

Capitalisant sur ces réussites, le nouveau plan quinquennal veut faire du Vietnam un « hub financier » pour les pays émergents, une zone d’excellence pour l’échange de tous les actifs financiers. Bien sur, la principale difficulté reste… la non convertibilité du dong vietnamien à l’étranger. Rendez vous dans quelques années pour voir si le Vietnam est devenu le paradis du bitcoin (interdit aujourd’hui), du crédit carbone ou du commerce des matières premières..

Vente du « 13 avenue Lamballe à Paris », l’hôtel particulier de Bao Dai

C’est l’hôtel particulier où a séjourné le jeune Bao Dai quand il est venu en France.


Une belle adresse à Paris, avec vue partielle sur la Tour Eiffel

Un peu d’histoire est nécessaire pour se rafraichir la mémoire..

L’empereur Khai Dinh souhaite que son fils unique, l’héritier naturel de la couronne, reçoive une éducation moderne dans le pays du colonisateur, la France. L’exposition coloniale de Marseille en 1922 sera l’occasion pour l’empereur d’aller en France et d’accompagner son fils sur les lieux de sa future villégiature. Le jeune prince héritier a alors 9 ans. Il est confié aux soins de l’ancien résident supérieur de Hué et sa femme, les Charles, qui habitent à Paris. Ce sont eux qui veilleront sur le jeune prince et lui donneront une éducation familiale bien française, faite de sports, de réceptions amicales et de distractions culturelles. Le jeune Vinh Thuy suit les cours de la très mondaine école Hattemer. L’après midi, à domicile, on lui apprend aussi les caractères chinois et l’histoire de son pays.

En 1925, l’empereur Khai Dinh décède, probablement de la tuberculose. Il venait juste de célébrer en grande pompe ses 40 ans ! Avec les Charles, le Prince héritier regagne Hué en bateau. Il est alors intronisé Empereur d’Annam, sous le nom de Bao Dai (« protection de la grandeur ») le 8 janvier 1926. Il a 13 ans. Suivant les vœux de son défunt père, il regagne la France pour poursuivre ses études. Un régent est nommé pour gérer l’Annam avec les français.


Photo tirée de l’article du 19 juillet 1939 paru dans le magazine Vu (source gallica)


Dans le même article, une photo attachante de Bao Dai et de ses 2 premiers enfants

A son retour en France, il est convenu que le jeune empereur réside assez rapidement dans ses propres appartements. Un hôtel particulier est construit en 1928 pour lui. C’est la fameuse adresse du 13 avenue Lamballe qui nous intéresse dans cet article. A ce moment là, il est étudiant et fréquente l’école des Sciences Politiques.

Dans cette grande demeure Il loge avec son fidèle cousin, Vinh Can. On peut imaginer une importante domesticité.

Il y restera 3 ans. C’est une adolescence heureuse. Il est devenu un vrai parisien. Il pratique le golf, le ski, l’équitation. Quelques photos de lui le montre en vrai dandy. Mais sa grande passion, ce sont les voitures ! Il a à peine 16 ans qu’on lui offre une torpedo Delayahe avec chauffeur. Il découvrira la France avec d’autres bolides et il ne résiste pas longtemps à les conduire lui-même. Cannes et Deauville sont ses destinations préférées.

Peinture de « l’arrivée de Pierre Poivre en Annam »

Mais ce qui m’intéresse le plus dans cet hôtel particulier, c’est la peinture murale qui trône le long du magnifique escalier. Il s’agit d’une œuvre du peintre Charles de Fouqueray. Peintre de la marine, il obtient aussi le prix de l’Indochine en 1914. Apres la guerre, il part donc la bas et exécutera de nombreuses toiles et aquarelles. Et en 1929, il reçoit une commande pour ce fameux hôtel particulier de Bao Dai.


Photo prise par Christie’s, avec vue partielle sur le tableau

Le thème retenu est l’arrivée de Pierre Poivre à Tourane en 1749. Le célèbre naturaliste est envoyé là bas par la Compagnie des Indes pour y créer un comptoir commercial. Il rencontrera à plusieurs reprises le Seigneur Nguyen qui règne sur le sud Vietnam et obtiendra de lui de vagues promesses. Mais la cupidité des mandarins et la déliquescence du royaume oblige Pierre Poivre a revenir presque bredouille (et furieux d’avoir été aussi mal reçu). Il vendra quand meme à bon prix les marchandises récupérées là bas. Cette histoire est très bien documentée par Pierre Poivre lui-même.


Vitrail art-déco da la cage d’escalier (photo Christie’s)

Jusqu’ ici, sur internet ou dans les ventes aux enchères, on n’avait que les projets préparatoires du tableau. Les photos de Sotheby’s permettent enfin d’avoir sous les yeux le vrai tableau, riche en couleurs et joliment mis en scène. C’est, à ma connaissance, la seule toile de grand format représentant une scène historique se déroulant en Annam.

Retour de Bao Dai à Hué

L’empereur, 10 ans déjà en France, doit revenir assumer son règne ! Les français et la cour
d’Annam s’impatientent. Pas facile de s’extraire d’une vie de rêve pour revenir dans les palais humides et sans confort de Hué ! Les français mettent tout en œuvre pour l’inciter à revenir : embellissement de son palais, préparation des populations locales pour un accueil chaleureux, moyens de transports fastueux .. Il finit par accepter son départ mais négocie déjà son retour périodique en métropole. Il fêtera ses 20 ans à son arrivée à Hué.

L’hôtel particulier à partir des années 30

En 1939, c’est en famille que Bao Dai revient à Paris. Car entre temps, il s’est marié avec la très belle Nam Phuong. A cette date, ils ont 3 enfants, dont Bao Long, le prince héritier, âgé de seulement 3 ans. Un article de presse dans la prestigieuse revue VU, sorte de Paris Match de l’époque, relate ce passage à Paris. Mais lors de cette venue en France, le couple rejoint aussi leur nouvelle acquisition, le fameux Château Thorenc à Cannes. Cette immense domaine sera privilégié par les photographes.


Projet de la peinture par Fouqueray, en aquarelle (source internet)

L’hôtel de l’avenue de Lamballe sera utilisé par le couple au moins jusqu’en 1955, date à laquelle Bao Dai n’aura plus de rôle politique au Vietnam. A priori, c’était l’Annam qui était propriétaire du bâtiment. Bao Dai l’a t il reçu en cadeau de la France? A t il vécu ici jusqu’à son décès en 1997, comme semble l’indiquer la plaque apposée sur la maison? je n’en sais rien.

Ce qui est certain, c’est que cet hôtel a été vendu plusieurs fois. Et la présente vente est faite par Sotheby’s pour le compte de l’Etat Français et plus précisément par l’Agrasc,
l’Agence de Gestion et Recouvrement des Avoirs Saisis et Confisqués. Le dernier occupant fut un « vice-président étranger, définitivement condamné du chef de blanchiment de détournement de fonds publics de son pays. ». Le bien, mis a prix 8,9 millions d’euros, ne semble pas trouver preneur facilement puisqu’il est en vente depuis de nombreux mois.


Plaque apposée sur l’immeuble (source wikipedia)

En dehors de la fresque historique, il semble que l’intérieur n’ait plus grande chose à voir avec l’état d’origine, décoré à l’époque de l’art-déco, avec Jules Leleu notamment comme décorateur.

J’ai cherché à obtenir de Sotheby’s des photos plus précises du tableau, mais ils n’ont pas daigné répondre. Dommage.

La princesse Chiêu-Nghi, une belle histoire d’amour …

Encore une tombe, me direz vous… c’est vrai, mais il faut dire qu’à Hué, il y a beaucoup de tombes.. mais cette fois ci, c’est une belle histoire d’amour, si intrigante qu’il faut la conter !


Le tombeau vu du ciel

Commençons par le prince charmant ! Il s’agit de Vo Vuong, 8eme seigneur Nguyen qui régna de 1738 à 1765 sur le centre Vietnam. Il est celui qui continua la conquête des vietnamiens vers le sud du pays. Dans la littérature française, on le connait un peu grâce aux écrits de Pierre Poivre qui vint à Hué en 1749 pour faire du commerce. Hélas, après de nombreux mois de tergiversations, Pierre Poivre quitta l’Annam déçu de n’avoir pu fonder un comptoir et fâché d’avoir été aussi mal reçu. Peu après, le seigneur Vo Vuong émis un édit ordonnant la destruction de toutes les églises catholiques ainsi que l’expulsion de tous les missionnaires. Tous sauf un, le père Koffler, le médecin de la Cour, qui put conserver son titre et son église construite prés du palais. Mais sous cette apparence rude de Vo Vuong se cachait un cœur sensible !

L’élu de son cœur, c’est sa concubine Chieu Nghi. Rappelons qu’à cette époque, l’amour n’est pas une évidence, car les unions sont arrangées et la soumission de règle.

Un jour cependant, sa favorite tombe malade. Vo Vuong supplia le Père Koffler de tout faire pour la guérir, en lui promettant de reconstruire toutes les églises détruites s’il arrive à la sauver. Hélas la concubine mourra, ce qui plongea Vo Vuong dans une profonde colère et tristesse. Sa favorite n’avait que 35 ans.

Il se résolu à lui offrir une sépulture hors du commun. Il élève sur sa tombe une stele de marbre blanc de 3m10 de hauteur, ornée de phénix (emblème féminin). Une stele d’une telle dimension pour une princesse est exceptionnel et n’a pas, à ma connaissance, d’équivalent. Elle est gravée en caractères chinois, la langue de l’époque.

Toute la vie de la princesse est relatée sur cette stèle, mais c’est surtout la passion du roi pour la princesse qui émerveille.


L’accès au tombeau

En voici quelques extraits, traduit en français par Ngo Dinh Kha (1) :
«le 23 août 1750, le bel astre est allé rejoindre sa constellation ; la fée est rentrée dans le palais de la Lune. L’oiseau vert ne revient plus annoncer la visite de la fée ; le cygne messager s’est envolé à jamais ! Comment le Ciel se plut-il à l’enlever si tôt ! Née en 1716, elle n’a vécu que 35 printemps. On ignore le chemin pour aller la chercher dans le séjour des Immortels. On ne peut que moduler des chants funèbres pour pleurer celle qui ne revient plus, celle qui a dit adieu au jardin royal des pommiers et des pruniers, pour descendre éternellement dans celui des pins et des peupliers. Ah ! Quelle douleur !

« Est-ce une réalité ou une illusion ? Est-ce un songe, une hallucination, un éclair ou une goutte de rosée ? Oh quelle douleur !

« La lune d’automne, si splendide, a été obscurcie par un nuage passager.
« La fleur du printemps, si éclatante, a été flétrie par un coup de vent.
« Le ciel est immense, mais la belle princesse ne revient plus !
« Pourquoi ne rentrez-vous pas ? Pourquoi ne rentrez-vous pas ?
« Ne voyant plus la personne, nous revoyons sans cesse son image !
« Quel présent pourrait-il mieux vous convenir qu’une stèle haute de cinq pieds ? »

« Que cette stèle attire sur elle de la sympathie pendant des milliers d’années ! »

La douleur de Vo Vuong ne s’arrêta pas à la stèle. Il décida de couvrir le tombeau avec l’église du père Koffler, une église dans le style des maisons du pays, faite de colonnes de bois et d’un toit assez bas pour supporter les typhons. L’esplanade représente la superficie totale de l’église, avec 8 grandes colonnes et 16 petites. Au début du siècle dernier, d’après le Bulletin des Amis du Vieux Hué(2), le soubassement des colonnes était encore visible. Vo Vuong voulait il faire reposer celle qu’il aimait dans un temple de la religion qu’elle avait professée, supposant par là que son âme serait plus en paix ? Le rédacteur de l’article, le célèbre Père Cadière le pense, car plusieurs éléments plaident en faveur d’une princesse d’origine catholique.

La chance a fait que cette tombe soit restée intact jusqu’à présent. Le renversement des Nguyen par les Trinh puis les Tay Son aurait du conduire à la destruction du lieu, car les vainqueurs avaient l’habitude de tout saccager pour ne laisser aucune trace des dynasties précédentes. Ce miracle a été une chance pour Hué : unique en son genre, le monument servit de modèle pour la reconstruction des tombes lors du retour des Nguyen au pouvoir en 1802.

La stèle est toujours en place bien que son contour est sans doute plus recent. Le texte est toujours parfaitement lisible avec ses 883 caracteres chinois. Comment imaginer que ce texte a été gravé sans repentir il y a presque 300 ans ?!

La tombe est dans un joli cadre de verdure, prolongeant le cadre magnifique de la pagode Tu Hieu (pagode des eunuques) située à quelques centaines de mètres seulement. Voici les coordonnées :
16°26’26.09″N
107°34’22.18″E

(1) Traduction faite en 1918 par le haut mandarin Ngo Dinh Kha, père de Ngo Dinh Diem, premier président du Sud Vietnam (1955-1963)
(2) Article sur la princesse Chieu Nghi relaté dans le Bulletins des Amis du Vieux Hue (BAVH) de 1918/4

Voir une video sur youtube:
LĂNG MỘ DUY NHẤT CÒN SÓT LẠI THỜI CHÚA NGUYỄN│Khám Phá Huế
‘https://www.youtube.com/watch?v=Z4xIlk0mRIg

La pêche au centre Vietnam : une bien belle promenade… et des questions

On estime à 4 millions de vietnamiens qui vivent de la pêche, ce qui inclus la pêche en mer, dans les lagunes, l’aquaculture, l’industrie de la transformation et tous les services associés. 800.000 d’entre eux travailleraient directement sur des bateaux de pêches.

C’est donc un secteur économique très important, soutenu par une demande locale très forte ! La plupart des vietnamiens mangent du poisson tous les jours et ils raffolent, pour ceux qui en ont les moyens, de fruits de mer. L’exportation a aussi tiré à la hausse la demande et … les prix !

Apres ce trip de quelques jours, il y a pourtant des questions qui nous interpellent.

D’abord on voit au Vietnam des centaines de bateaux dans les ports, des bateaux qui semblent ne pas bouger. On peut avancer plusieurs raisons pour l’expliquer.


Pas de pêches sans glace! Ici, sur la plage de Tam Tien, près de Tam Ky

D’abord, et comme partout, les stocks de poissons près des côtes sont de plus en plus épuisés. Pour avoir des prises significatives, il faut aller très loin, ce qui coûte cher en carburant et peut être dangereux à cause des tensions maritimes avec la chine.

Certains pays exigent du Vietnam une plus grande traçabilité des prises. C’est le cas de l’Europe qui force le Vietnam à lutter contre la pêche illégale. De fait, les autorités ont renforcé les contrôles à travers des licences obligatoires, des équipements GPS et une limitation des zones de pêche. Beaucoup de bateaux ne sont pas en règle, donc restent à quai.


Chargement de blocs de glace avant un départ en mer, au port de Quy Nhon

Le coût du carburant aussi pèse sur la rentabilité des pèches et les pêcheurs préfèrent rester à quai si les prises sont incertaines.

Certains jours ou mois ne sont pas propices à la pêche, en raison de superstitions. Le 7eme mois lunaire est le mois des âmes errantes et on évite de sortir la nuit pour ne pas être happé par des esprits malfaisants. C’est en plus un risque de malchance, en l’occurrence de revenir bredouille.. on reste au port pour ne pas tenter le diable ! Et ca dure 30 jours !

Et le nombre de pécheurs est en baisse. Les bateaux sont conservés comme des actifs familiaux et ne sont pas revendus.

Autre étonnement pour un esprit occidentale, c’est l’absence de mouettes et de goélands. Autour des bateaux de pêche, autour des prises, autour des ports, pas un seul oiseau ! Plusieurs explications : dans une mer tropicale, les poissons vivent en profondeur donc les oiseaux ne peuvent les atteindre. Les mouettes ne pourraient survivre ici, ce sont des oiseaux de climats tempérés ou froids. Il n’y a pas non plus de rejets par les pêcheurs. Ici, tout est utilisé ! Les oiseaux sont ici des sternes et des hérons, avec des habitudes très différentes des oiseaux que nous connaissons.


Broyeuse de glace en action, ici à Sa Huynh

De même, on ne « sent rien » le long des cotes vietnamiennes, alors que l’odeur iodée est forte en Bretagne. La cote est ici souvent faite de plages de sables fins. Il n’y a pas d’algues ou peu. De toute façon, la force du soleil ne permettrait pas le développement des algues. Dans les ports, il n’y a pas de déchets qui trainent, tout est utilisé. Et on nettoie à grande eau toutes les surfaces, toujours en bêton. En France, ce n’est pas aussi nécessaire, et les déchets créent une odeur spécifique.

Dernier sujet, la vente du poisson. En France, on a des criées informatiques dans tous les ports. Ici, tout se fait sur la plage ou sur le quai. Je me rappelle qu’il y a plus de 15 ans, un pays étranger avait offert un espace aménagé dans le port de Hué pour « moderniser » les pratiques. Il n’a jamais servi, les acteurs de la pêche préférant garder leurs habitudes, en l’occurrence négocier à quai à l’arrivée du chalutier.

Les pratiques actuelles sont typiquement culturel, il y a surement des gagnants et des perdants, mais c’est comme ca. Au Vietnam, les habitudes ont la vie dure.