Qui aurait pu imaginer il y a encore quelques années que le Vietnam deviendrait un pays sans espèce ? En 2017, quand le gouvernement annonçait l’objectif de réduire à 10% les transactions en cash, j’avais esquissé un sourire rêveur.. Et pourtant, le Vietnam est en passe de réussir son pari ! Le pays est devenu un paradis de la fintech (technologie numérique adaptée à la finance) et les paiements électroniques sont bien plus avancés qu’en France.
Car ici comme en Chine, les plans quinquennaux sont de vrais outils d’accélérateur de développement. Règlementation allégée, financement disponible en masse, objectifs clairs, tous les acteurs publics / privées vont dans le même sens avec une pression considérable sur le timing et les résultats à atteindre. Rappelons que le Vietnam a un taux de croissance de 8% par an et vise les 10% sur les prochaines années !

N’importe quelle gargote possède son QR code, ici au dessus du présentoir
Et dans le cas présent, pas de succès de la fintech sans un bon réseau téléphonique. La 4g était l’objectif numéro 1. De fait, elle est disponible partout sur le territoire depuis plusieurs années, y compris dans les campagnes reculées. Le principal operateur Viettel, une entreprise publique qui appartient à l’armée, y a mis les moyens.
Grace à des abonnements téléphoniques très accessibles (2- 3 euros par mois), le pays s’est ensuite couvert de smartphones. C’est le cœur du dispositif. Toutes les innovations technologiques sont basées sur cet outil. Les vietnamiens n’ont pas tous un ordinateur mais ils ont tous un smartphone.
Les vietnamiens sont des gens qui adorent la simplicité, aiment le « tout gratuit » et ne sont pas rebutés par la technologie (population jeune). La culture locale donne aussi dans la légèreté ! Ici, les gens sortent dans la rue avec leur smartphone et rien d’autre. Aux fintechs de s’adapter !
Et la révolution est arrivée avec le QR Code !
Le QR code permet de payer n’importe quel montant à n’importe qui sans aucun frais.
Les gargotes de rue se sont immédiatement saisies de cette fonctionnalité. Le covid a été un formidable accélérateur de tendance : la peur d’attraper le virus a poussé les gens à utiliser des paiements sans contact. Les commerçants n’ont besoin ni de terminaux de paiements ni de caisses enregistreuses ni même de tickets de caisse. Ce sont les clients qui tapent les montants à payer sur leurs smartphones. Un haut parleur est parfois installé chez le commerçant. Quand un paiement arrive (c’est multi bancaire et immédiat), une annonce sonore se fait entendre avec le montant reçu!
Tout client (vietnamien) d’une banque peut avoir son QR code en ligne et récupérer l’autocollant qui va bien en agence pour les commerçants. De fait, les QR code sont partout. A Hué, tous les vendeurs au marché ont leur QR code. Les dons peuvent se faire de la même manière.

Au dos du QR Code, un haut parleur pour informer le commerçant du montant crédité sur le compte..
Plus fort encore, le retrait d’argent ! Là encore, inutile de sortir votre carte bancaire. Votre smartphone scanne le QR code qui apparait à l’écran du distributeur. Vous choisissez le montant sur l’appli bancaire et validez. Sur l’écran du distributeur, vous saisissez le code de votre carte bancaire et les billets sortent.. magique !
Les vietnamiens sont très friands des achats en ligne, beaucoup plus qu’en France. Se faire livrer une boisson chaude, un repas est très courant. Mais ici, personne ne se fait confiance alors le paiement se fait à réception de la marchandise. Celle-ci est toujours livrée, c’est plus simple. Le paiement peut se faire en ligne sur le site du livreur mais aussi par Qr code sur le compte du livreur ! A charge pour lui de reverser le montant à sa société.. Cela ne prend que quelques secondes, bien utile quand on n’a pas la monnaie.
Les vietnamiens payent aussi beaucoup par virement. Pour les gens qui ne possèdent pas de comptes bancaires, un simple numéro de téléphone permet de transférer des sommes d’un e-wallet, sorte de réserve d’argent. Cela fonctionne depuis plusieurs années, dans les campagnes notamment.
Mais pour ceux qui passent par une appli bancaire, c’est encore plus simple. Vous avez simplement besoin du nom de la banque et du numéro de compte bancaire du bénéficiaire. Après la saisie de ce dernier sur l’ordre de virement, le nom du bénéficiaire apparait. Vous pouvez donc vous assurer que le bénéficiaire est le bon. Le paiement est immédiat et gratuit.
Le numéro de compte bancaire n’est pas aussi compliqué qu’un Iban ! le mien fait 13 chiffres en tout. En Europe, la logique est différente : il faut saisir le compte et le nom du bénéficiaire. Puis le système vérifie la cohérence avec les données bancaires. Nettement plus compliqué.
L’accès à votre appli bancaire est simple aussi. C’est votre numéro de téléphone. Le mot de passe est de plus en plus remplacé par une identification faciale ou une empreinte digitale disponible sur certains appareils.
Pour ceux qui aiment les cartes bancaires, comme les occidentaux, les innovations ne sont pas en reste. Les nouvelles cartes visa sont à présent disponibles. Ces cartes ne font apparaitre ni le numéro intégral de carte ni la date de validité ni les 3 chiffres de sécurité. Une sécurité pour éviter la copie du numéro et les fraudes sur internet. Sur les sites qui l’acceptent, on ne saisit que son numéro de téléphone. Votre banque vous demande alors un code de validation reçu sur le smartphone pour finaliser la transaction. Cette innovation et ces cartes « numberless » ne seront disponibles qu’en 2030 en Europe..

Visuel d’une carte visa sans numéro
Les paiements sans contact par CB sont aussi disponibles, mais c’est plus rare, car seuls les supermarchés et quelques boutiques haut de gamme disposent de TPE.
Une carte visa coute quelques euros par an, mais le débit différé n’est pas disponible ici.

Verso d’une même carte, une partie des données n’apparaissent plus..
Les applis sur les smartphones se développent à grande vitesse. Depuis quelques mois, les vietnamiens ont leurs documents d’identité sur une appli gérée par la police et les documents d’assurance du véhicule. Les étrangers ont aussi leur carte de résident sur la même appli, ce qui permet à tous de voyager librement … avec son seul smartphone ! Cela est très utile pour les contrôles de police en cas d’infraction routière. Les vietnamiens peuvent dorénavant présenter leurs papiers sur leurs smartphones et échappent ainsi à la saisie du véhicule.
Tous ces dispositifs sont largement utilisés par la population. Ma femme n’utilise plus de cash depuis plusieurs mois. Les commerçants ne passent plus leur temps à faire la monnaie. Les banques sont aussi les grandes gagnantes : le taux de bancarisation a bondi de 17% en 2010 à 87% en 2024. L’argent encaissé par les commerçants passe à présent par le système bancaire, permettant une hausse considérable des dépôts. Les applis bancaires ont simplifié toutes les opérations et les effectifs des banques sont en train de fondre comme neige au soleil. Pour l’Etat, c’est aussi un moyen de suivre la masse monétaire du niveau macro économique jusqu’au simple compte bancaire… ce qui offrira sans doute dans quelques années un meilleur suivi fiscal des revenus ou une meilleure lutte contre la corruption..
Evidemment, le Vietnam n’est pas la France et on ne sait rien de la protection des données, du respect de la vie privée. Personne ne sait comment sont protégés les clients en cas de fraude. Les cas d’arnaques bancaires étaient très courant il y a quelques années, moins depuis. L’absence de paiements sur internet (paiement à la livraison ou sur place dans le cas des hôtels) réduit les risques.
Quelles sont les prochaines étapes à présent ? Les banques travaillent sur l’extension des paiements par QR code aux pays voisins du Cambodge et de la Thaïlande. Les e-wallets sont encouragés pour les paiements comme les transports publics, les péages. L’usage de la biométrie et la reconnaissance faciale seront étendus.
Pourquoi est ce si facile au Vietnam ? sans doute aussi parce que les gens peuvent avoir une activité économique sans être enregistré nulle part ou presque. Ici, les factures ne sont toujours pas légions ni même les tickets de caisse.. Les vietnamiens peuvent se transférer entre eux des montants importants sans que personne n’y trouve rien à redire (même si la lutte anti blanchiment commence à émerger..). Bref, en matière de règlement, la liberté est presque totale au sein du pays et entre les vietnamiens.
Capitalisant sur ces réussites, le nouveau plan quinquennal veut faire du Vietnam un « hub financier » pour les pays émergents, une zone d’excellence pour l’échange de tous les actifs financiers. Bien sur, la principale difficulté reste… la non convertibilité du dong vietnamien à l’étranger. Rendez vous dans quelques années pour voir si le Vietnam est devenu le paradis du bitcoin (interdit aujourd’hui), du crédit carbone ou du commerce des matières premières..