Il n’y a rien de plus sacré au Vietnam que le culte des morts. Et pourtant, en 1913, une sombre affaire va se dérouler à Huế : celle de la violation du tombeau du roi Tự Đức. Celle-ci est décidée pour de mauvaises raisons par le résident supérieur, avec la complicité passive de quelques hauts mandarins de la cour d’Annam.

Le tombeau de Tu Duc vu du ciel (source: site vietnamairlines)
À cette époque, le tombeau de Tự Đức reste un monument sacré. Quelques concubines de l’empereur, mort en 1883, vivent encore recluses dans l’enceinte pour lui rendre un culte quotidien. La dernière mourra en 1920.
Le 24 janvier 1913, le résident supérieur de l’Annam, Mahé, et son jeune subordonné M. de la Susse, brisent les scellés de la porte de bronze qui ferme l’enclos où repose officiellement le roi Tự Đức. Ce n’est qu’un début. Pendant 33 jours, des coolies vont creuser des trous, jusqu’à 3 mètres de profondeur, dans l’enceinte du tombeau, et notamment sous le temple du culte.
Quelques semaines plus tôt, un mystérieux informateur a prévenu, avant de mourir, le résident Mahé qu’un trésor considérable est enterré dans le tombeau et que des opposants vont s’en emparer pour acheter des armes et s’en servir contre les Français. Il donne quelques vagues informations sur sa localisation. On parle de 2 millions de piastres, une somme astronomique pour l’époque.

Autre vue du tombeau de Tu Duc vu du ciel (source: site vietnamairlines)
Mahé vient d’arriver en Annam, après un long séjour au Laos. Il sait que des trésors ont déjà été trouvés au sein de la citadelle quelques années plus tôt, cachés par l’empereur Minh Mạng. L’histoire est plausible, il n’hésite pas. Peut-être pense-t-il que c’est la chance de sa vie de découvrir un tel trésor. Il arrive à convaincre les hauts mandarins de la cour, qui forment le conseil de régence du jeune empereur Duy Tân, âgé alors de 13 ans.
Mais il faut être discret sur les fouilles. Alors, pour maintenir la confidentialité des opérations, 70 lính (militaires) sont chargés de surveiller les ouvriers et d’interdire à quiconque d’approcher les lieux, baïonnette au canon. Trois fonctionnaires français se relaient jour et nuit pour superviser les travaux.
Mais dans les villages aux alentours, la rumeur s’étend. Que font donc les Français de si mystérieux dans la tombe ? On n’ose croire à une profanation…
Les travaux vont continuer, suspendus seulement pendant quelques jours pour les fêtes du Tết. L’affaire commence à s’ébruiter dans la presse indochinoise, à la faveur d’une grogne de plus en plus remuante à Huế. Tous bords confondus, les journaux dénoncent les faits. Comment une telle chose est-elle possible alors que le gouverneur Sarraut est censé incarner la nouvelle politique coloniale d’association et de respect avec les colonisés ? Certains journaux de la colonie se font alors un plaisir de tirer à boulets rouges tant sur Mahé que sur Sarraut, car beaucoup de colons détestent ce dernier.
Mais à Huế, cela ne semble émouvoir personne dans les hautes sphères. Jusqu’à ce que le gouverneur Sarraut finisse par réagir, le 5 mars. Un conseil extraordinaire est organisé à sa demande pour statuer sur ces travaux. Le conseil se tient, les débats sont houleux, mais les principaux protagonistes (Mahé et le président du conseil) sont absents. Les ministres veulent le nom de l’informateur, mais en vain… Le seul mandarin non mis au courant de l’affaire, Nguyễn Hữu Bài, s’emporte devant la lâcheté des autres mandarins. Les excavations sont enfin arrêtées et on commence immédiatement à reboucher les trous. Cent coolies sont chargés du remblaiement. Bien sûr, aucun trésor n’a été trouvé.

Temple au tombeau de Tu Duc, travaux de renovations menés en 2026, source vnexpress
Mais il faut des sanctions, car l’affaire a pris trop de proportions. Même la Chambre des députés à Paris demande des comptes. Bien qu’il n’y ait aucun doute sur la connaissance de l’affaire par Sarraut, ce dernier échappe aux sanctions en raison de son aura en métropole. En revanche, Mahé est rappelé à Paris et mis en retraite d’office.
Les mandarins en veulent aussi au jeune administrateur des services civils, de la Susse, qui mit toute son énergie dans la réussite du projet. « Trop jeune et inexpérimenté », diront les mandarins, mais on lui pardonnera. La guerre en Europe en décidera autrement : un an après, il est tué sur le front à Ypres. Une rue portera son nom à Huế après guerre (1).
Et le roi dans tout ça ? Il en est triste et il en pleure. Il n’a que 13 ans, mais il est intelligent et comprend tout très vite. Il comprend surtout que ses mandarins, le conseil de régence, sont aux côtés des Français et n’ont qu’un seul objectif : sauver leurs prérogatives. D’ailleurs, deux ans après, des recherches seront relancées dans la citadelle pour retrouver une autre partie du trésor de Minh Mạng. Des caches seront découvertes, mais Duy Tân demande expressément qu’on n’y touche pas. Les recherches continueront ailleurs… Duy Tân se sent humilié, sans pouvoir. En 1916, il soutient une tentative de soulèvement contre les Français. Ce soulèvement tourne court et le roi sera destitué puis exilé.
Les mandarins impliqués dans le scandale du trésor ont montré qu’ils étaient inféodés aux Français. C’est ce qu’attendaient les Français d’eux. À ma connaissance, ils n’ont pas été inquiétés, à l’exception du président du conseil, S. E. Trương Như Cương, qui démissionnera quelques mois après, sous la pression.

Zone de la tombe officielle du roi Tu Duc, source photo vnexpress
Toutes ces affaires renforcent la haine du peuple contre les Français et contre les hauts mandarins. Ces derniers n’ont plus que les Français pour faire barrage. On n’est encore qu’au début des mouvements nationalistes, mais le terreau est déjà bien en place. La politique « d’association » voulue par la Troisième République à ce moment-là s’épuise vite. Quoi qu’on y fasse, la colonisation est un système de domination, et toute tentative de rapprochement s’avère bien difficile.
Quant au roi Tự Đức, dont on a violé le sanctuaire, il peut dormir en paix à présent (1). Aurait-il été seulement assez bête pour cacher un trésor dans son propre tombeau, au risque de tout voir saccagé ? Il n’y a que quelques Français assez naïfs pour y avoir cru et être tombés probablement dans un piège.

Autre vue du tombeau de Tu Duc, source vnexpress
(1) Cela dit, des centaines de touristes accèdent quotidiennement au tombeau de Tự Đức, y compris dans la zone fermée à l’époque par des scellés…
Sources :
– Le Cri de Saigon, 1913, hebdomadaire, gallica
– Divers journaux de l’époque, gallica
– Bavh, 1915, hommage à Regnault de la Susse,