Catégorie «Indochine»

Sâm, résistant et francophile

Nos chemins se sont croisés par hasard il y a quelques années à Hué. Depuis, une amitié profonde s’est forgée entre nous. Il faut dire que Sâm parle un français parfait, a une mémoire exceptionnelle et que sa vie, loin d’être achevée, est particulièrement riche. L’écouter parler, c’est se replonger dans l’histoire, petite et grande, du Vietnam. C’est aussi découvrir que ceux qui ont combattu les français pouvaient être des francophiles passionnés !


Sâm devant la maison familiale de Phuoc Tich

Sâm est né en 1927 dans le village de Phuoc Tich (1), à 40 km au nord de Hué. Le village, fondé en 1470, est réputé pour sa poterie. Treize immenses fours fonctionnent nuit et jour pour produire des bols, des marmites, des jarres, des pots à chaux, des poêles… Sur les 1200 habitants, deux tiers des habitants travaillent à cette activité. Les rois Nguyen apprécient la saveur et le parfum du riz cuit dans ces marmites et en demande 300 par an pour la cour. Le transport se fait en sampan sur la lagune. A cette époque, il faut une quinzaine d’heures pour rallier Hué, le principal lieu d’écoulement.

Le père de Sâm est donc potier. Un dur travail qui inclut aussi la préparation de la glaise qu’il faut aller chercher la nuit à 10km du village. Sâm est le 9eme enfant d’une famille de 10. Sa mère et ses 2 sœurs sont vendeuses ambulantes. Au village, la vie est dure. Heureusement, les nombreux enfants mettent de l’ambiance à la maison. Le soir, on s’éclaire à la lampe à pétrole mais de toute façon on se couche tôt, vers 18h. Les enfants dorment par terre. Il y a beaucoup de moustiques et les moustiquaires, qui apparaissent dans les années 30, sont inabordables. Lorsqu’il y a des inondations, on doit monter sur les toits. Régulièrement les racines et les patates douces remplacent le riz. Les incendies ne sont pas si rares, en raison des nombreux fours. Les distractions au village ne sont pas nombreuses et sont réglées par les cérémonies cultuelles comme la fête du fondateur du village une fois par an.
Les jeunes garçons apprennent de bonne heure une centaine de caractères chinois pour comprendre les inscriptions qui figurent un peu partout dans le village. C’est important pour s’imprégner des traditions et pour connaitre les vertus : le culte des ancêtres, la piété filiale, l’amour du pays, la solidarité. A l’âge de 7 ans, Sâm rejoint l’école du canton. L’instruction se fait cette fois en français. A l’âge de 11 ans, parce qu’il est doué, on l’envoie au collège Quoc Hoc à Hué, la meilleure école de tout le centre vietnam ! Ce sera son premier contact avec des professeurs français, et il les apprécie. Une partie des cours est en français, une autre en vietnamien. On apprend aussi une demi-journée par semaine les caractères chinois. Il faudra attendre 1944 pour apprendre la géographie et l’histoire vietnamienne ! Il loge chez son frère aîné, moniteur à l’école pratique d’industrie. Il retourne 2 à 3 fois par an chez ses parents, parfois à pied (7-8 heures), parfois en train.


Visite de Phuoc Tich, ici devant un ancien temple Cham devenu vietnamien

Apres la prise du pouvoir par les japonais en 1945, Sâm quitte Hué et rentre temporairement au village. Là, il enseigne et fait œuvre de propagande contre les français. En 1946, il repart à l’école Quoc Hoc pour préparer son bac. Mais lorsque les français reviennent, il prend le maquis dans les forêts environnantes pour éviter d’être enrôlé par eux. Il a alors 18-19 ans. Ses parents soutiennent son action. Par nationalisme bien sur, mais aussi parce que les impôts sont lourds. Tous les ans, dès l’âge de 18 ans, il faut s’acquitter d’un impôt fixe par tête. Insupportable pour une grosse partie de la population. Tricher sur les dates de naissance permet de gagner un court répit (Sam est « officiellement » né en 1930, soit 3 ans après sa vraie date de naissance..). On n’aime pas non plus la royauté.

Il peut assister aux funérailles de son père en 1947, mais pas à celles de sa mère en 1951, de peur de se faire attraper par les français qui surveillent le village. Il restera caché à distance. Immense douleur.

La propagande se porte tant vers les vietnamiens qu’il faut convaincre que vers les troupes françaises. Il y a en effet parmi eux de nombreux soldats des colonies africaines que le Viet Minh espère « retourner ».

Dans le maquis, il continue aussi à étudier. Il connait déjà par cœur les fables de La Fontaine. A présent, il lit Rabelais, Anatole France et d’autres auteurs classiques français dont les ouvrages arrivent jusqu’au maquis. En 1953, avec son professeur, Sâm va préparer un mémoire sur l’ouvrage Notre Dame de Paris de Victor Hugo. 24 pages qui lui permettront d’être bachelier.

En 1954, Sâm se marie. Les deux familles se sont entendues sur ce mariage. Les jeunes ne se connaissent pas bien, d’autant plus que tous les deux sont dans le maquis. Le mariage se fait à la lueur de torches et on leur servira des cacahouètes comme repas de noce !

Les accords de Genève en 1955 libèrent un immense espoir dans le peuple vietnamien. Sâm sort du maquis et va à Hanoi à pied. Les femmes ne sont pas autorisées à suivre leur mari. De toute façon, les accords de Genève prévoient des élections 2 ans après et tout le monde compte sur la réunification. Sâm rejoint l’université où il poursuit ses études littéraires à travers des textes d’auteurs vietnamiens, français, chinois, grecs et latins… En parallèle, il travaille pour le comité de propagande du ministère de la culture. Il devient directeur du théâtre de Hanoi en 1967. Il monte des pièces d’auteurs locaux bien sur, mais aussi quelques pièces d’auteurs français comme Le Bourgeois Gentilhomme ou l’Avare.. Les billets ne sont pas chers et le public, malgré la guerre, est encore nombreux. L’ambassade de France soutient ses activités. Il aura aussi l’occasion de rencontrer Ho Chi Minh à plusieurs reprises.


Sâm devant l’autel de ses ancêtres

Pendant ce temps là, autour du village, sa femme travaille comme partisane, agent de liaison et cheftaine de la société des femmes. Elle est emprisonnée 2 fois. En 1968, elle parvient à rallier Hanoi par la piste Ho Chi Minh avec l’aide de l’armée nord vietnamienne. Elle mettra plus de 3 mois pour y arriver, éprouvant la faim et la fièvre. Mais après 13 ans de séparation et de fidélité, le couple se retrouve enfin.

En 1975, dès la réunification, Sâm quitte toute ses fonctions et revient à Hué! Il emmène avec lui un précieux vélo d’origine chinoise qui lui permettra d’aller régulièrement jusqu’à son village natal. Il n’y a en effet plus de train, les rails ayant été démontés pendant la guerre. Il est nommé directeur du service culturel de la province de Hué. Parmi ces attributions, il est aussi vice président du club francophone de la ville.

En retraite, il devient guide touristique. Il accompagnera plus de 120 groupes de touristes étrangers en 18 ans.

Membre de l’Association des Ecrivains de Saigon, il publie des recueils de poèmes. Mais il se met aussi à traduire des livres français en vietnamien, 9 ouvrages pour le moment. Cela permet de joindre l’utile à l’agréable. Car sa retraite est faible et il faut bien gagner sa vie. Aujourd’hui encore, à l’âge de 92 ans, il continue de travailler sans relâche, passant d’un prix littéraire à un autre, avec l’espoir de les voir publier au vietnam.

Il fut aussi vice président du club francophone de Saigon. A 3 reprises, il est allé en France à l’invitation de ses amis français, heureux de l’entendre s’exprimer notamment lors de conférences sur Victor Hugo.

De la guerre, il ne conserve aucune rancune. Cette guerre qui pourtant lui a enlevé 2 de ses frères, tués par les troupes françaises.

Aujourd’hui, Sâm vit avec sa femme dans la banlieue de Saigon. Sa vie est toujours aussi active et son énergie impressionne. Il revient de temps en temps à Hué pour les anniversaires de décès de ses parents et de ceux de sa femme. L’occasion pour moi de revoir régulièrement un cher ami !

(1) Ce village est resté traditionnel avec de nombreuses maisons ou édifices cultuelles anciens. Des aménagements touristiques ont été faits (location de vélo, visite guidée, panneaux d’explication..) et cela vaut la peine d’y faire une excursion à la journée. On peut aussi y passer la nuit chez l’habitant, notamment dans sa maison familiale.

A 76 ans, le dernier mariage du Prince Tuy Ly Vuong

Le Prince Tuy Ly est le 11eme fils du roi Minh Mang. Il est né le jour de la mort de son grand père, le roi Gia Long, en 1820. Comme beaucoup de princes, il fut poète. A peine âgé de treize ans, on le surnommait déjà « le Prince poète ». Sa notoriété alla jusqu’à la cour de Pekin. Très apprécié par le roi Tu Duc pour la sagesse de ses points de vue, il jouissait d’une très grande autorité morale à la Cour. A la mort de Tu Duc, il s’opposa aux deux régents tyranniques Nguyen-van Tuong et Ton-that-Thuyet, ce qui lui valu bien des soucis (son fils ainé fut tué) puis une grande reconnaissance de la part des Français.


Le Prince Tuy Ly Vuong (source bulletin des Amis du Vieux Hué, 1925)

Lors de l’avènement du roi Than Thai en 1889, il fut nommé à la tète du conseil de régence, en charge d’assurer les affaires publiques pendant la minorité de l’empereur.

Lors de son périple en Asie, l’écrivain voyageur Marcel Monnier passe par Hué et raconte sa rencontre avec le Prince. Nous sommes alors en 1896. Le Prince, qui a donc 76 ans, célèbre … son mariage !

« [..] il nous conviait dans sa maison [..], à la pointe d’une île verdoyante, au milieu des bambous et des lataniers géants, à une fête non moins originale quoique plus intime: un déjeuner donné en l’honneur… de son mariage. Parfaitement: cet octogénaire (1) prenait femme. Ce n’est point qu’il eût attendu si tard pour renoncer au célibat(2) ou qu’il voulût ne pas terminer ses jours dans un triste veuvage. La destinée lui a été clémente, la mort a fauché autour de lui à coups discrets. Des trente épouses dont l’affection embellit sa longue existence, il lui en reste encore vingt quatre à l’heure présente. Mais, au déclin de la vie, on ne saurait trop être entouré; ensuite, un homme de ce rang se doit à lui-même de laisser en mourant un très nombreux personnel, dont l’unique fonction sera désormais de veiller sur sa tombe et d’honorer sa mémoire. »

« En attendant, debout sur le seuil du logis pavoisé pour la circonstance aux couleurs de France et d’Annam, il nous souhaitait la bienvenue de la façon la plus affable. »


La maison de culte du Prince aujourd hui. En caractère chinois, on peut lire, « Temple cultuel du prince Tuy-Ly » (au centre)« Sa piété filiale et Sa fidélité furent dignes d’admiration » (a droite) « Son intelligence était vaste et sa conduite exemplaire » (à gauche)

« L’événement qu’on célébrait intéressant spécialement la famille, la domesticité, complètement tenue à l’écart, avait été remplacée par les enfants de la maison. Je veux parler des mâles. Les femmes, naturellement, y compris la nouvelle épouse, restaient confinées dans leurs appartements. »

« De ses unions diverses il lui est né de cinquante à soixante enfants, dont trente-cinq fils (3). Notre hôte nous confesse ingénument ne point se rappeler au juste le nombre des filles. J’ai compté là vingt-sept garçons, depuis le gamin de douze ans jusqu’au lettré à besicles frisant la cinquantaine. Tous nu-pieds. La tenue seule différait suivant l’âge : les aînés en tunique bleu foncé et larges pantalons de foulard blanc, les adolescents vêtus de vert avec le pantalon de soie cerise, les plus jeunes habillés de rouge de haut en bas. Le rôle de ces derniers consistait seulement à manœuvrer les immenses éventails de plumes fixés au bout d’une gaule et dont le courant d’air violent donne, de minute en minute, la sensation d’une douche. Seuls, les grands avaient charge de la table, tendaient aux convives, en fléchissant légèrement le genou, les plats que les moyens étaient allés quérir aux cuisines. Notez que, parmi ces serviteurs improvisés, plusieurs occupaient dans le mandarinat un grade enviable, une haute fonction dans l’Etat. Un personnage de mine distinguée qui venait de m’offrir du cerf en gibelotte remplissait, parait-il, en temps ordinaire, l’important et double emploi de conservateur des tombes royales et d’inspecteur des Rites — on dirait chez nous des Pompes funèbres. Et c’était véritablement touchant de les voir, attentifs et empressés, se relayer auprès du père, se faire tout petits, très humbles, attendre, inclinés et muets, les ordres que le vieillard leur jetait à voix basse.
Je suis sorti de là profondément impressionné »


Photo publiée en 1925. Peut être la dernière épouse du Prince ?

«Je me sentais pris d’enthousiasme pour un pays où les plus respectables traditions sont demeurées à ce point vivaces, où l’autorité de l’aïeul et du père est la loi suprême»

Le Prince mourra un an plus tard, en 1897. Depuis, ses nombreux enfants se sont établis dans le quartier Vi Da et, de nos jours encore, on peut y voir de nombreuses maisons historiques. Sa famille était de 400 membres en 1929 et donc de plusieurs milliers de nos jours… Sa maison de culte est à l’emplacement de sa demeure historique, au 140 rue Nguyen Sinh Cung. Quant à son tombeau, il est à l’arrière de la rue Bui Thi Xuan. Il est enterré là à coté de sa mère, l’une des épouses de Minh Mang. Aujourd hui, le Prince est reconnu comme l’un des plus grands poètes du pays.

(1) à cette date, le prince avait en réalité 78 ans suivant l’âge annamite,
(2) Le Prince se maria pour la 1ére fois à l’âge de 16 ans, avec une épouse choisie par le Roi Minh Mang,
(3) Officiellement, le Prince eut 40 fils et 36 filles

Pour une meilleure compréhension, l’orthographe a été modifiée de « Touli » à « Tuy Ly » son nom officiel

Source : revue BAVH 1925, 1929
Livre de Marcel Monnier disponible sur Gallica : « Tour d’Asie, Cochinchine, Annam, Tonkin » publie en 1899

Visite des Kim au Vietnam

Kim Jong Un n’est pas le premier de la famille des Kim à se rendre au Vietnam. Après une visite d’Ho Chi Minh en Corée du nord en 1957, Kim Nhat Thanh, le grand père de Kim Jong Un, est venu à deux reprises au Vietnam du nord, en 1958 et 1964.


Arrivée de Kim Nhat Thanh à Hanoï le 28 novembre 1958


Visite de l’usine textile de Nam Dinh (construite par les Francais…)


Kim Nhat Thanh et Ho Chi Minh

Kim Nhat Thanh voyageait déjà en train spécial à cette époque ! Le train disposait de 17 à 21 voitures, avec des salles de réunions et des chambres à coucher. Il roulait à 60km/h, soit la même vitesse qu’aujourd’hui. Le train transportait aussi des véhicules blindés et deux petits hélicoptères… à 60 ans d’intervalle, les Kim n’ont pas vraiment changé leurs habitudes…

Source : https://vnexpress.net

Doléances des chauffeurs de voitures de maître en 1928

En cette nouvelle année, voici une revendication bien sympathique parue dans la presse indochinoise en 1928. A cette époque, on est encore loin des gilets jaunes ! Qu’elle puisse nous donner le sourire en ces temps difficiles !


La fameuse Léon Bollée du film l’Amant

Saigon, le 1er novembre 1928.
« Nous, tous chauffeurs, avons l’honneur de venir vous demander respectueusement la faveur suivante:
Depuis que le Gouvernement de la République est venu protéger le royaume d’Annam, et parmi les quatre classes d’hommes tels que mandarins, cultivateurs, artisans et commerçants, il leur a été distribué des félicitations, des critiques, des récompenses et des répressions, sauf toutefois nous, chauffeurs, nous n’avons reçu que des critiques, pas de félicitations, et nous avons été punis sans qu’il n’y ait de récompenses en compensation. Nous devons travailler pendant tous les 365 jours de l’année et faire 16 heures, au lieu de 12 heures par jour. Dans toutes les autres professions, on a le droit de se reposer les dimanches et jours fériés. Dans notre métier de chauffeurs, nous devons travailler sans repos. Plus il y a jours de fêtes et de Têt, plus nous devons parcourir les routes, les forêts et les plages. En Indochine, plus on a construit de routes, plus nous nous imposons des fatigues. Quand nous circulons en ville notre responsabilité est plus grande que celle d’un médecin allant tâter le pouls à un malade. Le médecin ne s’occupe que d’un malade à la fois. Quant à nous, chauffeur au volant, à la moindre inattention ou imprudence, nous portons préjudice à tous les occupants de la voiture. Et, lorsque nous sortons de la ville, nous nous ne considérons pas comme l’aviateur volant dans les airs, qui ne s’inquiète qu’au moment de l’atterrissage, mais qui, une fois dans les airs, n’a crainte d’aborder ni d’écraser personne. Quant à nous, chauffeurs, lorsque nous circulons pendant une journée, nous devons veiller à toute heure, nous regardons de tous nos yeux; pendant que nos mains commandent, notre esprit et notre cœur réfléchissent, ce, malgré la chaleur, les vents, nous marchons du matin au soir, espérant arriver sains et saufs. »


Attente des passagers d’une croisière (Franconia, Cunard Line) en gare de Hué, en 1938

« Mais une fois arrivé sur les lieux, le chauffeur qui a réussi à faire proprement son devoir, ne trouve ni à manger ni à coucher. Messieurs les Grands Fonctionnaires, Veuillez bien penser que l’automobile, quoiqu’en fer ou acier, trouve toujours à se loger, une fois arrivée à destination, mais que nous, chauffeurs, êtres humains, qui éprouvons de la fatigue, qui travaillons toute la journée, ne saurons résister davantage sans le repos indispensable. C’est pourquoi, nous venons nous incliner devant vous, pour vous prier de bien vouloir décider qu’à partir de 1929, les propriétaires d’autos, qu’ils soient fonctionnaires, commerçants ou industriels, sauf les propriétaires de camions de transport de marchandises ou matériaux, et les autos de l’Armée, verseront chacun une piastre chaque année, au moment du paiement des impôts de leurs voitures. Cet argent sera conservé au Trésor du Gouvernement. »


Le roi Khai Dinh en voiture dans la citadelle de Hué. Et le klaxon, déjà!

« Mais, dans le cas où il s’élèverait à Mille Piastres. Une somme de 200 p.00 sera prélevée pour constituer un secours au profit des chauffeurs, parce que ces derniers constatent avec la chair de poule qu’ils sont encore en vie après avoir circulé toute la matinée ou toute la soirée sans avoir été auteur d’aucun accident en route, ou encore qu’ils ont fait 7 ou 8 cents kilomètres dans un pays boisé sans qu’aucun fauve ne se soit mis en travers de la route. Vous connaissez le sort des chauffeurs. Plaignez-les! L’argent en question ci-dessus sera destiné à ces malchanceux. […]. On emploiera les 800 piastres de reliquat, après prélèvement des 200 piastres dont il s’agit, à construire ou réparer les logements de chauffeur en Indochine. Au cours de la présente année, on construit ici, à l’année suivante là-bas; dans trois ans, on aura construit partout en Indochine de ces logements pour chauffeurs. De cette façon, on aura employé utilement l’argent des propriétaires d’automobiles à la construction de logements pour leurs chauffeurs et de garages pour leurs voitures. Il suffira d’y apporter des soins, et on aura plus la crainte de vols d’accessoires comme par le passé. En l’état actuel des choses, les chauffeurs doivent s’occuper eux-mêmes de leurs aises. Aussi. MM. les Grands Fonctionnaires et les riches Commerçants et Industriels sont-ils priés de bien vouloir examiner avec bienveillance la question vitale nous concernant, nous, chauffeurs, dans ces trois pays de l’Union Indochinoise: Cochinchine, Annam et Tonkin. Un seul chauffeur nous représente tous, chauffeurs de la Cochinchine, de l’Annam et du Tonkin. »
DANG NGOC PHAN dit BA BO
Saïgon, n° 5, rue Garcerie

Merci à Alain Leger d’avoir déniché cette « perle » dans l’édition du 8 novembre 1928 de L’Echo Annamite (source Gallica). Retrouvez le texte intégral sur son formidable site http://www.entreprises-coloniales.fr ou en accès direct http://www.entreprises-coloniales.fr/inde-indochine/Doleances_chauffeurs-1928.pdf

Affiches et étiquettes anciennes

Les documents mis en ligne sur Gallica par les bibliothèques recèlent des trésors.. Il faut parfois beaucoup de temps et de patience pour les trouver mais le résultat en vaut la peine..

La médiathèque de Chaumont possède un impressionnant stock d’affiches d’avant 1900.


Affiche imprimée en 1890


Affiche pour les Folies Bergères

La Parfumerie du Congo, c’est d’abord l’histoire d’un homme au destin étonnant, Victor Vaissier, se disant Prince du Congo. Héritier d’une fabrique de savon, il profite de l’engouement pour l’exotisme et l’hygiène pour donner une nouvelle dimension à ses affaires grâce à un sens aiguë des techniques de ventes. Il fait construire notamment un palais somptueux et unique à Roubaix qui va servir de décors à ses ambitions jusqu’à sa mort en 1923.

La collection mise en ligne récemment par la médiathèque de Roubaix vaut aussi le détour. Il s’agit d’étiquettes pour le fil ou d’emballages de boites de savon datant des années 1890-1900. Elles étaient destinées à des fins publicitaires ou à des collectionneurs. Leur format est de 10*15cm maximum et la médiathèque en possède plus de 400. Les « chinoiseries » sont très en vogue à l’époque et l’on trouve de nombreux graphismes de mandarins.

Un artiste amoureux de l’Indochine, Albert Cézard

Je suis tombé sous le charme de ce tableau dont la photo a été trouvée sur le site de Christie’s à Hong Kong… Mais qui est donc cet Albert Cézard, auteur de cette toile, intitulée « Le musicien Vietnamien » ?


Peinture à l’huile, 155 * 100 cm, peinte entre 1900 et 1910

C’est à son ami Albert de Pouvourville, célèbre homme de lettres, que l’on doit d’en savoir plus sur Albert Cézard. Car tous les deux ont une passion commune, celle de l’Indochine. Pas l’Indochine des fastes de la colonisation, mais l’Indochine du cœur, celle des émotions.
Albert Cézard est un artiste, à la fois peintre et dessinateur hors pair. L’étude de sa vie nous renvoies plus de 150 ans en arrière.. Il est en effet né en 1869 à Nantes dans une famille qui compta des « armateurs au long cours et des intérêts puissants aux indes néerlandaises » (Indonésie actuelle). Durant son enfance, il se passionne pour la photographie et la lithographie, plus que pour les études. Epris de liberté et d’aventures, il s’engage dans l’infanterie de marine et finit par rejoindre le Tonkin. Là, il effectue 3 années de service militaire, mais il est plus attiré par la beauté du pays que par les choses militaires. Demandant un congé, il s’engage comme typographiste à la célèbre imprimerie Schneider de Hanoi. Quelques mois après, il se lance dans la caricature avec la publication d’une feuille hebdomadaire « La vie Indochinoise » qui croque en dessin tous ceux qui comptent dans la colonie. Gros succès.


Albert Cézard dans son atelier, à Hanoi (Dépêche Coloniale Illustrée 1909)

Apres 7 ans de séjour, il finit par retourner en métropole (vers 1900 ?) et se décide à suivre des cours pour maitriser les techniques des beaux arts. Il éblouie les visiteurs de l’exposition des peintres coloniaux de 1903 avec « 30 dessins magnifiques » à l’encre de chine rehaussés de gouache. Ces dessins illustrent l’ouvrage de poésie de Pouvourville « Rimes chinoises ». Fort de ce succès, il obtient ce qu’il désire : une mission artistique en Indochine. Il repart donc le cœur léger, profitant de ce voyage pour découvrir aussi la rivière de Canton en Chine.


L’un des dessins de Cezard, texte de Pouvourville (Dépêche Coloniale Illustrée)

Il prend le temps de publier 2 albums humoristiques à Hanoi puis rentre en France avec une abondante documentation qui lui permettront de produire de nombreux dessins et peintures dans les années qui suivent. Il expose à l’exposition coloniale de Marseille de 1906 et de Bordeaux l’année suivante. Il illustre un numéro spécial de la Dépêche Coloniale Illustrée daté du 31 janvier 1908 sur « l’Art en Extrême Orient Français » (disponible sur Gallica) et dont les éléments biographique ci-dessus sont issus. Il illustre aussi plusieurs romans coloniaux.


Sur la rivière de Canton (Dépêche Coloniale Illustrée 1908)

Il fonde avec d’autres auteurs à succès, comme Pierre Mille, A. Drouin, Maybon, Claude Farrère et son ami de toujours Pouvourville, le groupe « des Français d’Asie », dont les objectifs sont de faire aimer en métropole cette Indochine qu’ils ont tous habitée. L’autre objectif est de repousser « tout exotisme de contrebande » chez les auteurs qui seraient tentés par la facilité. Un autre numéro spécial en 31 juillet 1909 parait à cet effet, toujours dans la Dépêche Coloniale Illustrée. On verra encore quelques illustrations dans la même revue en décembre 1911.


Les « petits bonhommes », personnages pittoresques réalisés par A Cezard (Dépêche Coloniale Illustrée 1908)

C’est la mise en vente en 2015-2016, à Paris puis à Hong Kong, d’un tableau de lui qui remet en lumière ce peintre oublié… à ma connaissance, aucun musée français ne possède de toiles peintes par lui.