Catégorie «Indochine»

Henri Bogaert, la réussite exceptionnelle du 1er colon de Hué

Désiré – Henri Bogaert est né à Noorpenne (nord de la France) en 1859 d’une famille d’ouvriers agricoles. 20 ans plus tard, il est incorporé dans un régiment d’artillerie de marine pour son service militaire qui dure, à l’époque, 5 ans. Il apprend à Toulon la pyrotechnie et 3 ans plus tard, il est embarqué pour la campagne du Tonkin en tant que sous-chef artificier. Il s’illustre probablement dans la prise de Sontay fin 1883 contre les pavillons noirs (troupes chinoises) sous le commandement de l’Amiral Courbet. Mi 1884, il est libéré de ses obligations militaires et il décide de rester sur place. Il rejoint l’administration des douanes pendant 15 mois avant de démissionner. Il observera donc la prise de Hué par les troupes françaises en juillet 1885 sans y participer.


Henri Bogaert, photo de l’Association des Amis du Vieux Hué

Et dès novembre 1885, c’est une nouvelle vie commence pour lui. Il sera Colon ! Il décide de rester à Hué à une période où le choléra fait des ravages parmi les troupes françaises. L’Annam est en proie à beaucoup d’insécurité, l’empereur Ham Nghi est en fuite, et la capitale dévastée. Il fallait donc une bonne dose de courage pour rester sur place…

Il s’installe d’abord au port de Thuan An, le point de passage obligé pour tout ce qui entre et sort de Hué, hommes ou marchandises. En ces périodes troublées, il y a 4 régiments de marine, une clientèle toute trouvée ! H. Bogaert reprend alors un comptoir commercial et ouvre une succursale le long de la cote, à Dong Hoi, situé à 140km de là…

Il importe la 1ere machine à glace de l’Annam ! à cette époque, la glace est un vrai luxe. Des machines similaires viennent juste d’être mises en service à Hanoi et, avec Victor Larue, à Saigon et Haiphong. Au grand bonheur des militaires et des quelques européens qui y résident et qui ne peuvent se passer d’une pratique bien française, l’apéritif !

Il installe cette machine au Mang Ca, partie de la citadelle de Hué occupée par les troupes françaises. A cet endroit, il lance aussi un atelier de construction et de réparation et une scierie qui fonctionne avec une machine à vapeur, la 1ere en Annam.

En 1888, il achète une chaloupe à vapeur pour assurer le service du transport des marchandises entre Hué et Tourane. Il crée aussi une petite flottille de sampans qui assurent, avec les convois militaires hebdomadaires, un service entre Thuan-An et Dong-Hoi, desservant ainsi deux fois par mois les nombreux postes situés entre ces deux points. Entre temps, son jeune frère, Aimé Bogaert, est venu le rejoindre. C’est le début de la fortune !

En 1890, Henri fait un séjour en France dans son village natal pour prendre épouse.

Ses affaires continuent, malgré la baisse de la présence militaires à Thuan An après la capture du roi Ham Nghi en 1888.. En 1895, son frère Aimé décède. La même année, c’est son premier fils qui décède à l’age d’un an. En 1897, c’est le coup de grâce pour Thuan An : un typhon mémorable balayera les bâtiments encore en place et changera la passe de place.

Malgré tout, H Bogaert garde le cap et prépare l’avenir!

En 1896, Il découvre un gisement de calcaire sur le site de Long Tho, à 6km de Hué. Il y avait là un atelier de fabriques des fameux « bleus de Hué » mais les chinois qui détenaient seuls ce savoir faire ont fui lors des événements de Hué en 1885. Il est convaincu qu’après cuisson, ce calcaire donnera une excellente chaux hydraulique. Il commence donc la construction d’une usine qui fonctionnera en 1901.


L’usine de Long Tho (« le dragon éternel »)


L’usine de Long Tho, vue de la pagode Thien Mu, 1906

En 1899, il devient planteur aussi avec une plantation de café à Cu Bi, à 15km de la ville. C’est la mode à cette époque, et un autre colon de la 1ere heure, Camille Paris, fera de même à Tourane (Danang).

Ses affaires fonctionnent à merveille, et il est celui qui construit les ¾ des bâtiments en maçonnerie de la ville. En 1901, la même année que l’ouverture de l’usine de chaux hydraulique, il construit et ouvre le Grand Hôtel Bogaert. Il est face au nouveau pont dont la construction avait été décidée par Paul Doumer. On peut lire « Monsieur Bogaert, qui jadis habitait Calais (il est reste par ailleurs abonné au « Petit Calaisien », dont les numéros s’étalent sur les tables à coté de l’Illustration et du Courrier de Haiphong), nous donne des chambres bien tenues (choses rares en Indochine), et un déjeuner français tout à fait réconfortant, avec du vrai Bordeaux, s’il vous plait ! Que Bouddha soit propice à cet homme de bien ! » (1). Paul Doumer dira de lui, dans ses mémoires : « Il y avait [..] un petit hôtel fondé et dirigé par un colon actif, courageux et probe, Mr Bogaert, ancien sous officier d’artillerie de marine ».

En 1901, il n’est plus le seul colon à Hué. Henri Cosserat vient d’arriver, les Morins ne vont pas tarder. Ces 2 familles donneront corps à la présence française à Hué pendant de nombreuses décennies. Il y a aussi des missionnaires, dont certains laisseront un souvenir indélébile dans l’histoire, comme Mgr Allys, l’évêque très dynamique, et Léopold Cadière, prêtre érudit, dont les travaux sur la culture locale font encore autorité aujourd’hui. Il était arrive à Hué en 1892.

L’usine de Chaux Hydraulique démarre avec une production de 10 tonnes par jour. La carrière est reliée à l’usine par une double voie Decauville de 900 mètres. Il expédie sa chaux en baril par jonques de mer, jonques qui s’amarrent sur la rivière de Hué, le long de l’usine. Il fabrique aussi à présent des carreaux en ciment. La surface des installations est de 2 hectares et il emploie 450 ouvriers…La chaux est expédiée d’abord vers l’Annam puis vers Saigon. Elle est d’excellente qualité et sert à la construction des ponts, des gares et autres édifices publics.. Seule ombre au tableau, il y a beaucoup d’enfants qui travaillent à transporter la chaux…

La même année, il devient président de la chambre mixte d’agriculture et de commerce de l’Annam. Il y restera président pendant 10 ans.

En 1904, un violent typhon ravage la ville de Hué. Le nouveau pont est partiellement renversé, la plupart des constructions sont détruites. Son hôtel a subi d’importants dégâts et il décide de le vendre à un autre colon, Monsieur Guérin.


Exposition coloniale de Marseille en 1906, l’un des pavillons de l’Annam. Une réplique de la pagode Thien Mu est aussi présentée (carte postale du site www.fortunapost.com)

En 1906, il est chargé de l’organisation et la présence de l’Annam à l’exposition coloniale de Marseille. Un grand succès qui lui donne la légion d’honneur à son retour. Mais cette même année, il obtient une importante concession forestière à Thua Luu, située à mi distance entre Hué et Tourane, le long de la route mandarine. Ou plutôt du chemin de fer qui vient juste d’ouvrir entre les 2 villes !


Sa maison à Tourane (livre « Annam », 1906). Il possédait aussi des résidences à Hué et Thuan An.

Il a obtenu une concession de 3000 hectares pendant 20 ans destiné à exploiter une immense foret encore vierge. Il a installé un petit chemin de fer Decauville. Il s’atèle aussi à la construction d’une scierie hydraulique avec la force motrice d’une rivière. La lagune lui permet de transporter le bois. Un câble transporteur est également installé.


Le réservoir de l’usine de Thua Luu, livre Guide de l’Annam, 1910


L’usine de Thua Luu, guide de l’Annam, 1910

A Hué l’usine de glace produit aussi des boissons gazeuses. Avec son atelier de construction où tous les métiers de bois et de fer peuvent être entrepris, il emploie près de 400 ouvriers ! Une usine de glace est ouverte aussi à Tourane.


L’usine de glaces et la scierie de Hué, années 20, source Anom. A priori, cette usine se trouvait près de la gare. Elle a été rachetée par BGI et détruite après 1975

En 1906, le chemin de fer a révolutionné les transports, et le transport par chaloupe vers Tourane cesse.

En 1909, les haut mandarins du palais royal demandent à M. Bogaert de trouver le secret de fabrication des tuiles vernissées et émaillées dont les bâtiments de la citadelle ont un grand besoin.
Ce savoir faire avait aussi disparu avec la fuite des chinois en 1885. Apres plusieurs essais, Bogaert réussit à produire des tuiles magnifiques. Il en profite pour demander la concession du terrain de Long Tho. Car cette colline est un endroit enchanteur pour les rois d’Annam depuis toujours. Tu Duc aimait s’y promener et y respirer l’air pur… La cour royale est très réticente mais finit par s’incliner. Bogaert peut continuer le développement de son usine. Car la demande est forte, il livre partout en Indochine mais ne peut pas honorer toutes les commandes. Son usine a 16 fours et produit 100 tonnes de chaux par jour et de nombreux produits de céramique.

Thua Luu fait l’objet d’investissements importants. Il débite du bois de chauffage, de construction, de menuiserie et d’ébénisterie. Avec le reste, il fabrique du charbon de bois. Dans le guide de l’Annam de 1914, Eberharth conseille aux touristes de passer une journée à Thua Luu, en y allant par le train (durée du trajet: 2 heures). En haut des collines, panorama admirable sur la lagune et la mer. Dans la foret, cascade aux pieds desquelles on peut pique niquer. Sur les installations Bogaert, on peut lire: « On y installa une scierie mécanique qui débite le bois venant de la foret. Plus de 30km de route ont été construites sous bois. On y verra plusieurs transporteurs aériens auxquels aboutissent des voies Decauville. De plus, l’eau, réputée comme l’une des meilleures du pays, est captée par l’usine et transformée en glace, alimentant ensuite Tourane et Hué. La force motrice nécessaire est fournie par l’eau des torrents captée à 4 et 6km de l’usine; Il a fallu construire dans la roche un canal que l’on suit dans la promenade en foret. Cette eau est amenée dans 2 grands réservoirs creusés dans le roc à flanc de montagne constituant un travail gigantesque, et ces réservoirs alimentent alors une turbine d’environ 220 chevaux »

A Long Tho, où les investissements sont là aussi considérables, il crée la « Société des Chaux hydrauliques » dans les années 1910, avec une participation au capital, semble-t-il, des ciments Portland. Les relations avec cette société ne sont pas claires. Dans tous les cas, cette société, qui possède une énorme cimenterie à Haiphong, prendra finalement le contrôle de l’usine de Long Tho en 1922, à une période ou le prix du ciment est au plus haut.

En 1922, il participe à l’exposition coloniale de Marseille. Il devient, à l’issue, officier de la légion d’honneur.

A-t-il le temps de profiter de la vie ? on sait en tout cas qu’il avait un chalet à Bana, la station d’altitude active à partir de 1923 près de Tourane.

Comme il est le spécialiste de l’hydroélectricité, il s’associe avec M. Lagrange pour se lancer dans la production d’électricité. Lagrange est l’ingénieur qui a fourni l’électricité à Hué ainsi que l’eau courante. Ils obtiennent une concession pour la fourniture d’électricité à Faifo (Hoi An) en 1924 et à Nha Trang en 1926.

Mais l’âge aidant, il prépare son retour en France. Rester à Hué pour ses vieux jours ne semble pas faire partie de ses plans. Alors il cède ses actifs : la réserve foncière de Thua Luu et les nombreuses maisons européennes données en location à Hué à la famille Morin (en viager?), les usines de glaces à Victor Larue (futur BGI), le chalet de Bana à la ville de Tourane, les concessions électriques apportées à la société SIPEA. Il semble que l’usine de Thua Luu ait cessé de fonctionner en 1926, le déboisement ayant tari la source nécessaire à la production d’électricité.


Photo de l’Hotel Guérin, vers 1905. L’hotel Bogaert fut cédé à Guérin en 1904.

En 1928, Henri Bogaert, sa femme et sa fille quittent l’Indochine pour rejoindre Toulon. Il y achète un domaine viticole urbain, le clos La Malgue, 3 hectares. Hélas, il ne profitera pas longtemps de sa retraite. Un an plus tard, âgé de 70 ans, il décède. A la fin la 2eme guerre mondiale, la ville de Toulon est copieusement bombardée par les alliés. Toutes ses archives sont détruites par le feu. La page indochinoise est définitivement tournée.

Que reste t il de tout cela, à un siècle d’intervalle ? L’hôtel Bogaert s’est muté en Hôtel Saigon Morin, l’hôtel le plus emblématique de la ville(et accessoirement l’hotel ou je me suis marié…). La cimenterie Long Tho existe toujours, même si la plupart des activités de production ont été transférées en dehors de la ville. Sur place, on produit encore des parpaings et des carreaux de ciment qui ornent les rues de nombreuses villes du Vietnam. La carrière de calcaire est épuisée depuis longtemps et un grand trou béant la remplace. Dans l’usine et tout autour, tout est d’un autre age. Il est probable que cette zone finira par se transformer en un immense projet immobilier, car sa situation géographique est excellente. A Thua Luu, nous n’avons pas trouvé trace de l’ancienne scierie (mais d’autres investigations s’imposent..). Un grand réservoir avec barrage existe, il est probable que tout cela ait été construit sur les emplacements historiques. Quand à la plantation de café, il est clair qu’elle n’existe plus. Les colons de l’époque ont compris qu’il fallait de l’altitude pour réussir cette culture. Mais la zone de la plantation, le long d’une petite rivière qui donne dans la lagune, est aujourd’hui une terre de maraîchages très fertiles. Autrefois, les légumes étaient acheminés par barque jusqu’au marché central de Hué.


Zone de maraîchages le long de la rivière anciennement Cu Bi, photo GoogleEarth 20200


Quelques restes d’une époque révolue: les anciens fours de l’usine Long Tho (photo 2020)

Mais le plus important est qu’on se souvienne de « Ong Bo Ghe », suivant l’écriture vietnamienne. Tous les gens âgés de Hué parlent de « Long Tho Bo Ghe », car l’usine est indissociable du personnage. Je suis surpris de voir que même les gens nés après le départ de M. Bogaert connaissent très bien son nom et qui il était.


L’usine Long Tho en 2020, vue sur Google Earth

Sources :
– L’excellent site http://entreprises-coloniales.fr/
– La bibliothèque nationale du Vietnam, avec le livre sur l’Annam en 1906, http://sach.nlv.gov.vn/sach/cgi-bin/sach?a=d&d=kAgfP1906
– Gallica, nombreux documents,
– Guide de l’Annam, Eberhardt, 1914, accessible depuis le site www.worldcat.org
– L’association des Amis du Vieux Hue, AAVH, et ses bulletins,
– Le site de la légion d’honneur, http://www2.culture.gouv.fr/documentation/leonore/recherche.htm
– Le site d’archives des territoires d’outre mer, http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/,
– article de l’Express de 2005 sur le domaine de La Malgue, https://www.lexpress.fr/region/des-blouses-blanches-au-chevet-des-vignes_486737.html
– Thierry Lay pour ses précieuses informations obtenues notamment auprès de la famille.

(1): Voyages pittoresques à travers le monde, Lagrillieres Beauclerc, 1900

Offrandes Annamites, peinture de 1931

J’aime bien cette peinture que possède le musée du Quai Branly. Elle fait partie d’une frise de 40 metres peintes par Marie-Antoinette Boullard-Devé (1887-1966) pour l’Exposition Coloniale de 1931 de Paris. A l’époque, la frise a prise place dans le pavillon de l’Indochine. A la fin de l’exposition, elle a été démontée pour rejoindre les collections du musée des colonies.

Sur le site du musée, on retrouve plusieurs parties de cette fresque. A voir !

‘http://collections.quaibranly.fr/#bd65d007-69c6-4f79-a67d-b4987d545c90

Voyage en Indochine en 1938, Eli Lotar

Photographe et cinéaste français d’origine roumaine, Eli Lotar (1905 – 1969) est arrivé en France en 1924 et est rapidement devenu l’un des premiers photographes d’avant-garde à Paris. Auprès de Germaine Krull et plus tard chez les Surréalistes, son travail a été publié dans de nombreuses publications d’avant-garde de l’époque, et présenté dans plusieurs grandes expositions internationales de photographie. (1)

Très sensible au contexte politique et social des années 30, il multiplie les reportages engagés, des abattoirs de la Vilette aux taudis d’Aubervilliers.

Grace à une rétrospective faite en 2017 au Jeu de Paume à Paris, ses travaux sont mieux connus.

Le centre Pompidou possède, grâce à une donation faite en 1993, une quantité impressionnante de clichés. On découvre ainsi les photos réalisées lors d’un « Voyage en Indochine » effectué en 1938. Ce ne sont pas moins de 1500 negatifs qui sont disponibles en ligne. Il y a beaucoup de photos similaires ou sans intérêt particulier, mais certaines sont vraiment uniques. Elles restituent l’ambiance de cette année 1938 alors qu’on est davantage habitué à voir des photos des années 20 ou du début des années 30.

Il n’y a aucune explication sur ce voyage ni aucune légende attachée aux photos. J’en ai sélectionné 6 et les commentaires sont donc les miens.

L’ensemble des photos est à découvrir sur https://www.photo.rmn.fr/

Cette photo monte une borne qui a du faire fureur lors de sa mise en place! Elle permet d’estimer les distances sur le plan de Saigon, à l’aide d’une règle rotative.. La nuit, la borne s’éclaire grace à un tube néon! A droite, le film du jour au cinema du Majestic, Le femme du Boulanger, sorti en métropole en Septembre 1938. Les cinemas Eden et Majestic étaient les 2 cinémas les plus courus du centre ville.

Le Tramway qui rejoint Saigon à Cholon. La photo est prise depuis l’arrêt qui se trouve en face du marché Benh Thanh, à proximité de l’ancienne gare du centre ville. C’est devenue la gare routière des bus de la ville jusqu’aux travaux actuels du métro.

Des turfistes heureux à l’hippodrome de Phu Tho de Saigon. Les français ont introduit les courses de chevaux, au grand bonheur des vietnamiens qui aiment parier. Les installations existent à priori encore, mais les courses ont été stoppées.

Scène de marché avec les publicités bien connues des français.. On notera la présence d’un cyclo pousse, grande nouveauté à cette époque ! Ils mettront plusieurs années pour arriver à Hanoi.


Funérailles à Saigon, avec un bonze bouddhiste qui ouvre sans doute la procession. Les grandes bannières de cette époque, offertes par les amis du défunt et célébrant ses qualités sont remplacées aujourd hui par des couronnes de fleurs, parfois en grand nombre.

(1) Texte issu du site http://www.culturekiosque.com/travel/item27861.html

En 1938, la premiere croisière américaine à Hué

Le 28 mars 1938, c’est toute la ville de Hué qui se prépare à accueillir les passagers du Franconia. 251 touristes américains à Hué, c’est du jamais vu ! Le paquebot est arrivé à Tourane (Danang) après une navigation de plusieurs jours en provenance de Bangkok. Un train spécial est affrété pour amener les passagers à Hué, distant de 107 km. Tous les taxis et voitures de Hué ont été sollicités pour l’occasion, 45 au total. Mais cela ne suffit pas, alors il faut requérir les pousse-pousses de la ville.


Les voitures de la ville attendent les passagers du Franconia en gare de Hué. Au fond, on distingue l’hotel de la gare, le 2eme hotel de Hué, qui dispose de 8 chambres, contre 70 pour l’hotel Morin(photo BAVH)

Les voyageurs sont conduits à l’hôtel Morin, organisateur du séjour à Hué mais aussi seul hôtel de la ville à pouvoir accueillir autant de visiteurs. Le déjeuner y est organisé. Le reste de la journée est consacré aux visites de la ville, de la citadelle, et les tombeaux royaux. L’empereur Bao Dai vit dans la citadelle, et seuls quelques palais sont ouverts à la visite: la porte Ngo Mon, la salle du trône, la porte dorée et le palais Can Chanh (ces deux derniers n’existent plus aujourd’hui). A priori, les passagers ne restent pas le soir à Hué et repartent en train rejoindre le bateau. Une journée bien remplie qui enchantera les passagers, si on en croit les commentaires de l’époque.


Les pousse-pousses attendent eux aussi les visiteurs du Franconia. Au fond, on distingue l’usine de glace (photo BAVH)

Pour les autorités de Hué, c’est un beau succès dans la stratégie de promouvoir le tourisme en Indochine. En 1938, il n’y a encore que 150 hôtels et bungalows (lieux d’hébergement tenus par l’administration quand il n’y a pas d’hôtels). Mais le réseau routier progresse vite : 30.000 km de routes ont été aménagés, dont les 2/3 sont utilisables pendant la saison des pluies. Il y a aussi 3200 km de chemins de fer, grâce aux grands projets lancés au début du siècle par Paul Doumer. L’Indochine comble ainsi peu a peu son retard sur les pays limitrophes, notamment en matière d’hôtellerie de luxe, beaucoup plus développés dans les colonies britanniques ou néerlandaises, comme à Java.


Le SS Franconia, sur une carte distribuée par la compagnie Cunard (source internet)

Les Messageries Maritimes organisent aussi des croisières au départ de Marseille. Mais elles ne dépassent pas 80 jours et ne vont pas au delà de l’Indochine.

A Hué, le tourisme progresse mais reste encore faible. Toujours en 1938, le bureau du tourisme a délivré des autorisations pour la visite de la citadelle à 2080 indochinois, 1170 français et 660 étrangers.. On est loin des 1,5 millions de visiteurs de la citadelle d’aujourd hui!


Le trajet du Franconia l’année précédente, en 1937 (source internet)

Les touristes américains qui visitent Hué ne sont pas des touristes ordinaires. Charlie Chaplin était venu en 1936 avec Paulette Goddard pour son voyage de noce. Ceux du Franconia font le tour du monde en 6 mois ! Le paquebot est parti début janvier de New York et passera notamment par Rio, l’Afrique du Sud, Bombay, Penang, Singapour. Il continuera sa route vers la Chine et le Japon pour rejoindre San Francisco puis le canal de Panana avant de retrouver New York. De nombreuses excursions à terre sont organisées. A bord, c’est le grand luxe pour l’époque. Salle de sport, 2 piscines, un terrain de squash, des menus à faire saliver plus d’un gourmet, des chambres spacieuses. Le volume des bagages n’est pas limité.


Le publicité pour la croisière de 1936

Le Franconia a été spécialement construit pour des croisières de longue durée. Il a été lancé en 1922 d’Ecosse. Le bateau appartient à la société anglaise Cunard White Star dont le Queen Mary concurrence notre Normandie sur les lignes Atlantiques. Le Franconia d’ailleurs effectue aussi les traversées de Liverpool à New York pendant les 6 mois d’été. Mais en hiver, il est le seul à faire des croisières aussi longues autour du monde. Il a été repeint en blanc pour l’occasion. Les cabines de 3eme classe ne sont pas accessibles. Seule une poignée de riches clients prennent place à bord, parfois accompagnés de leurs domestiques qui jouissent d’un prix spécial.


Article consacré au Franconia (source internet)

Les passagers sont tellement ravis de leur excursion à Hué que la compagnie met au programme la même escale pour la croisière suivante. Mais, face à la montée des tensions internationales, a-t-elle eu lieu ? je n’ai rien trouvé dans la presse indochinoise de l’époque.

Ce qui est sur, c’est que le Franconia a été réquisitionné en septembre 1939 pour le transport de troupes. Il est repeint en noir pour l’occasion. Il transportera des troupes britanniques, 3000 soldats à chaque fois, en Norvège, en France, en Inde. Il est parfois endommagé mais jamais coulé. En 1945, il met le cap sur Yalta et servira d’hébergement pour Winston Churchill et la délégation britannique. A la fin de la guerre, il sert encore aux rapatriements, notamment au Canada. Il cesse de prendre des passagers en 1949 et sera complètement désarmé en 1956.


Itinéraire prévu pour la croisière du Franconia de 1939, avec le passage à Hué (source internet)

Et qu’en est il des croisières à Hué de nos jours ? A 65km au sud de Hué, le port de Chan May est opérationnel depuis 2008 pour accueillir les croisiéristes du monde entier. De nos jours, une soixantaine de paquebots y accostent chaque année. Les touristes rejoignent ensuite Danang ou Hué en bus, toujours pour la journée.


Pub pour la croisière de 1936 (source internet)

Voir aussi le programme de la croisière de 1923
‘http://www.panorama360.es/pano/Franconia1923

Principales sources : BAVH Amis du Vieux Hué, Gallica

Carte de 1948 de l’Indochine

Le site https://www.davidrumsey.com/ présente des cartes du monde entier, et notamment de l’Indochine géographique. La résolution est exceptionnelle et les cartes peuvent être téléchargées. A découvrir !

Le bagne de Lao Bao

Ils sont des milliers de touristes tous les ans à franchir le col de Lao Bao pour passer du centre Vietnam au Laos. Mais savent ils que ce lieu fut autrefois l’un des pires bagnes d’Indochine ?

Les anciens bagnes ne datent pas des français, ils existaient bien avant. Ceux de Poulo Condor et de Phu Quoc sont connus, mais ceux de Ban Me Thuot, Kontum ou Lao Bao sont tombés dans l’oubli. Pourtant, ces lieux furent tous aussi effrayants.


Prisonniers à la cangue en Indochine, source RMN, photo Dieulefils

Lao Bao est à 110 km à vol d’oiseau de Hué, au nord ouest. Le col est à 420 mètres d’altitude. C’est par ce col, unique le long de la chaine annamitique que les lao et les siamois ont essayé à plusieurs reprise, depuis le XVeme siècle, d’envahir l’Annam. Lao Bao est à 450 km de la mer.

La création du poste remonte à l’époque des Seigneurs Nguyen, en 1622. On parle alors de « Ai Lao » (ai = camp, lao = laos) situé à Lao Bao, village annamite. Ce centre est créé notamment pour administrer 9 provinces laotiennes. Il fut à nouveau utilisé par Minh Mang en 1820. Le camp est contourné sur 3 faces par la rivière Sépone qui a 40 mètres de largeur à cet endroit.

Au camp s’ajoute une prison mandarinale, c’est-à-dire recevant des condamnés des tribunaux indigènes, ceux qui devaient subir des peines de longue durée.

Des missionnaires ont aussi fini leurs jours au bagne de Lao Bao au temps de la persécution, comme le Père Odorico, franciscain italien. Epuisé de souffrances et de privations, le religieux y mourut moins de six mois après son arrivée, le 25 mai 1834.

Le journal L’Effort (1) paraissant à Hanoi donne, en 1937, quelques précisions sur le bagne : « De tout temps, l’Annamite a redouté l’exil, loin du village natal où dorment ses ancêtres, et le seul nom de Lao Bao avait toujours frappé d’épouvante les plus vaillants. »
Aller dans ces contrées « lointaines » est l’assurance de mourir rapidement. Le paludisme, la dysenterie et, plus tard, la tuberculose. La foret est aussi infestée de tigres et autres bêtes sauvages


« Les chevaliers de la courte échelle », photo extraite du livre d’Isabelle Massieu, publié en 1901

Durant la période française, les occupations des prisonniers consistaient en constructions de routes, abattage des arbres, défrichement des forêts, édification des bâtiments administratifs, excavation des terres, dynamitage des rochers et exploitation des carrières, constructions des ponts et des passerelles, extraction du sable dans le lit des rivières (avec de l’eau jusqu’au cou !) bref, en toutes sortes de travaux très pénibles. La route conduisant à Savannakhet a été construite en partie par les prisonniers du bagne.

Le journal L’Effort ajoute :
« Il est à remarquer, d’autre part, que ce régime fut considérablement aggravé par le choix des garde-chiourmes chargés de l’appliquer. Au lieu de recruter ces agents parmi le personnel spécialisé des services pénitentiaires, on préféra avoir recours à la garde indigène. On fit appel au zèle de certains gardes principaux, choisis pour leur manière antérieure de « servir ». On n’exigeait des élus que trois qualités: un cœur de roc, une robuste constitution et une obéissance passive aux ordres de l’autorité supérieure. Comme auxiliaires, on donna à ces gardes des miliciens « mois » [ethniques], appartenant aux hordes primitives qui se sont maintenues au cœur des régions insoumises de la mystérieuse chaîne annamitique et qui sont réputés pour leur cruauté, et aussi pour leur haine invétérée envers les hommes d’Annam. Le fusil chargé à la bretelle- un solide gourdin à la main, les miliciens « mois » purent à loisir donner libre cours aux pires instincts de leur nature farouche et sanguinaire. »

Alfred Raquez (2) voyage au laos en 1900 et raconte son passage à Lao Bao :

« Voici en effet Ai Lao ou plutôt Lao Bao, véritable nom du village où, depuis des siècles, sont détenus les criminels annamites. C’est l’endroit le plus malsain de la région. [..]
Les détenus travaillent, la cangue légère au cou; ils sont surveillés par des miliciens, fusil en bandoulière. Ils sont là deux cents malandrins, les uns condamnés par les tribunaux indigènes ou par les tribunaux mixtes des Résidents assistés du mandarin lorsque la victime est européenne, les autres rejetés par leurs villages. [..]
La nuit, un pied des détenus est passé dans la barre de force. Les sentinelles veillent.

Quelques-uns des motifs repris au livre d’écrou : Piraterie— Rebelle soumissionnaire ayant caché des fusils — Assassinat— A adressé des injures au Comat [organe de direction des hauts mandarins de la dynastie Nguyen] – S’est fait passer pour mandarin afin d’extorquer de l’argent— A reçu chez lui des rebelles — A blessé mortellement sa femme (strangulation avec sursis) — Frère d’un rebelle (tribunal indigène de Hatinh) 10 ans de travaux pénibles et servitude militaire — Rebelle ayant perçu l’impôt pour la bande du De-Doc (mort avec sursis).

La nuit, des cris : Un !.. deux !.. trois !.. quatre !.. Ce sont les sentinelles qui clament leur numéro pour s’assurer de la vigilance du voisin. Et me voilà sommeillant à deux pas des forçats. Pourvu qu’ils ne se révoltent pas cette nuit ! »

Et le lendemain matin, elle ajoute :
« Cop !… cop !… cop !… Trois fois durant la nuit le cri du tigre en chasse a retenti près de l’enceinte du pénitencier. »

Isabelle Massieu (3) raconte à la même époque son épopée à Lao Bao :

“On n’envoie au pénitencier d’Ai-Lao que les condamnés à perpétuité, ou les condamnés à mort avec sursis. La contrée est si malsaine qu’elle se charge de débarrasser l’Annam de ses pires sujets; et les Annamites en ont une telle peur qu’ils se sentent malades avant que d’arriver. En effet, la mortalité y est absolument effrayante. La moyenne du nombre des prisonniers est d’à peu près 150, quoiqu’ils ne fussent que 99 lors de mon passage. La mortalité est de 22 à 27 par mois; elle s’est élevée jusqu’à 29! (4) On dit que le gouvernement annamite ne leur donne à manger que ce qui est strictement nécessaire pour ne pas mourir. Ils sont employés à toutes sortes de travaux, sous la conduite de linhs, soldats annamites, presque aussi nombreux qu’eux mêmes. Les actes d’insubordination ne sont que trop fréquents. La cadouille et la mort sont les moyens de répression. L’Annamite a la frayeur et l’horreur de l’exil aussi les linhs eux-mêmes, qui s’engagent dans le service, en dehors de l’Annam, doivent-ils avoir, pour la plupart, des peccadilles sur la conscience. Les prisonniers portent la cangue. On les appelle volontiers les « chevaliers de la courte échelle». [..] L’interprète du poste d’Ai-Lao, qui a de grands adoucissements à sa situation de condamné, n’en circule pas moins la cangue au cou. Comme beaucoup de jeunes Annamites, il a une figure de femme, une expression de vierge, et avec cela une habileté et une intelligence qui l’ont mené ici pour des malversations et des faux des plus ingénieux. »

En 1908 les français modernisent la prison. En 1929, l’effectif est de 60 à 70 bagnards mais va progresser dans les années qui suivent avec les prisonniers politiques. A la suite de l’assassinat du recruteur de main d’œuvre Bazin et plus encore après les événements de Yen Bai en 1930, la répression est féroce et le nombre de détenus politiques augmentent de façon exponentielle. Tous les bagnes font le plein. Des nouvelles cellules sont construites en 1931-1932.


Emplacement du bagne, sur google earth

Certains députés, comme jacques Doriot, s’étonnent de la lourdeur des peines prononcées ainsi que de leur nombre. Pour l’affaire Bazin, pas moins de 76 condamnations pour 365 années de bagnes ! (5)

Le député socialiste George Nouelle évoque, en juin 1929, le cas d’un prisonnier lors d’un débat à la chambre des députés « le prince Buu Dinh, membre de la famille royale, condamné à 9 ans de travaux forcés, se meurt à Lao Bao, le bagne le plus meurtrier de la colonie. Son crime ? Avoir été l’ami de Phan Boi Chau, homme vénéré de tous les indochinois » (5)

En juin 1930 (5), le ministre des colonies Marius Moutet évoque la répression dans un nouveau débat : « Exécuter les indigènes par dizaines, peupler les bagnes comme Poulo-Condor ou Lao-Bao, entourés d’une légende d’horreur qui s’explique par le régime qui y règne, peupler ou surpeupler les prisons, est-ce avec cela qu’on arrêtera un mouvement qui prend aujourd’hui ce caractère et cette ampleur ? […] La répression répond-elle à tout ? Suffit-elle à tout ? Certains le croient. Je pense, quant à moi, que leur vue est courte et qu’ils se ménageraient de tristes réveils si on les suivait dans les suggestions qu’ils portent au Gouvernement ou devant l’opinion »

En 1934, le bulletin administratif de l’Annam (6) précise les règles de fonctionnement du bagne : « les condamnés doivent être de sexe masculin et être âgé entre 20 et 50 ans. Les condamnés de droit commun doit être séparés des condamnés dits « politique » ».

Ce que craignent le plus les autorités est la contagion des prisonniers de droit commun avec les révolutionnaires.

En 1936, le Front Populaire procède à la libération de prisonniers politiques dans les colonies. Pour le gouvernement de l’époque, il fallait rétablir une relation de confiance avec les populations des colonies. En Indochine, 1277 prisonniers sont relâchés, mais c’est loin d’être le compte pour les observateurs locaux. Une demande complémentaire d’amnistie d’une centaine de prisonniers politiques est rejetée par Marius Moutet, ministre des colonies en juillet 1937.

La prison servira dans les guerres d’Indochine et du Vietnam. De nombreux révolutionnaires y perdront la vie. C’est pourquoi ce lieu est aujourd’hui un lieu de mémoire. Les bâtiments ne sont plus que des ruines, et des stèles à la mémoire des disparus ont été dressées.

Principales sources :
(1) L’Effort, 30 juillet 1937,
(2) Pages laotiennes, A Raquez, publié en 1902,
(3) Comment j’ai parcouru l’Indo-Chine, Isabelle Massieu, publié en 1901,
(4) Il semble que ces chiffres soient donnés pour une année et non par mois,
(5) Journal Officiel de la République Française, débat de la Chambre des Députés, 14 juin 1929, 6 juin 1930, 10 décembre 1930
(6) Bulletin administratif de l’Annam, 30 avril 1934,