Catégorie «Indochine»

Hué : splendeurs du passé

Avec une bonne dose de chance et de persévérance, on découvre parfois à hué des vestiges historiques qui témoignent d’un passé prestigieux.


Avez vous repèré le chat ?!

Dans le quartier Vi Da, nous avons découvert il y a quelques jours une maison ancienne digne d’intérêt, située au 197 rue Nguyen Sinh Cung. Comme toujours, le terrain d’autrefois s’est enrichi de plusieurs constructions plus ou moins récentes, cachant l’antique maison. Nous avons eu la chance de rencontrer son propriétaire. La maison a été construite en 1932 par son grand père, mandarin du temps des français et travaillant à la Poste de Hué. Probablement un poste important car la famille était riche. Ils possédaient aussi 5000m2 de rizières autour de la maison.

D’après ses voisins, le propriétaire actuel était très généreux et a enseigné gratuitement l’anglais et le français aux enfants de ses voisins. Hélas, des ennuis de santé l’ont conduit 10 ans à l’hôpital. A sa sortie, sa femme et ses enfants l’avaient quitté et avaient rejoint les USA. Sa maison était aussi dans un piteux état. Il semble que ces histoires l’ont beaucoup perturbé et il vit assez misérablement de nos jours. La maison, en partie écroulée, est un abri remarquable pour de nombreux chats. La propriétaire, âgé de plus de 70 ans, continue de vivre dans un petit coin du bâtiment, bien seul. Une histoire triste mais pas isolée. Beaucoup de gens ont vu leur univers s’écrouler pendant la guerre et vivent à présent dans leurs souvenirs, incapables de surmonter ces changements.


Belle porte traditionnelle avec les doubles motifs de longevité

Charlie Chaplin à Hué en 1936 !


Photo prise à Hué du couple Chaplin et Paulette Godard (source BAVH)

La mise en ligne d’un quotidien de l’Indochine, l’Avenir du Tonkin, permet de rentrer dans le détail des petits et grands événement locaux. Et parmi ceux-ci, on trouve quelques lignes sur la visite de Charlie Chaplin en Indochine en 1936.

A cette époque, Charlie Chaplin vient de terminer son tournage du film « Les Temps Modernes ». L’actrice principale est Paulette Godard, dont il tombe vite amoureux. Chaplin a déjà été marié 2 fois et la rencontre avec paulette lui permet de sortir d’une longue période dépressive. Tous les deux sont éreintés par le tournage, et décident de partir plusieurs mois « en vacances ». Même s’ils ne sont pas mariés et qu’ils maintiendront le secret sur leur relation pendant tout le voyage, la presse parle d’une « lune de miel » pour le jeune couple.


Aupres des minorités ethniques à Dalat (source photo Charlie Chaplin)

Lorsqu’ils arrivent à Saigon en ce début avril 1936, ils ont déjà parcouru un long chemin. Ils ont quitté San Francisco en février. Ils ont arrivés par le Japon, ont visité java, sont restés 3 semaines à Bali puis ont rejoint Singapour. La, ils ont fini par embarquer sur le paquebot des Messagerie Maritimes, l’Aramis, pour rejoindre Saigon. Ils ne voyagent pas seuls : la mère de Paulette les accompagne, ainsi qu’un valet de chambre japonais qui sert aussi de secrétaire.


En Annam

A Saigon, c’est l’effervescence à leur arrivée car Chaplin est très connu, même ici. On vient de projeter le film « Les lumières de la ville », avec quand même 5 années de retard fera-t-il remarqué…
Quand un journaliste lui demande ses 1eres impressions, il déclare sans se démonter, en français, : « Ce qui m’a frappé ? C’est le calme absolu durant une manifestation communiste ». Les interlocuteurs sont surpris et ne comprennent pas. Il ajoute : « Oui, ce matin, en venant du bateau, nous avons rencontré, en pleine rue Catinat, ici même sur la place du théâtre, un individu qui agitait un drapeau rouge. J’ai cru que j’allais tombé en plein dans un défilé communiste, mais je m’étais trompé, c’était un garde barrière qui annonçait la venue du tramway.. »
Chaplin se demande aussi si son film muet aura du succès, alors que le cinéma parlant s’est imposé partout. Mais, il précise « si mes films étaient parlants, ils perdraient tout leur comique »

Apres une nuit à l’hôtel Continental, ils partent vers les ruines d’Angkor. Puis ils iront à Dalat, Tourane en bateau et enfin Hué !


Incroyable photo de Chaplin auprès d’une bannière de la manufacture d’Opium à Saigon

Ils arrivent donc le 25 avril 1936 à Hué ou ils resteront au moins 2 nuits à l’hôtel Morin.

Le premier jour. Ils visitent le « quartier commerçant annamite » puis vont à la mer par la route pittoresque de Thuan An. L’après midi, ils font une excursion vers les tombeaux et montent notamment au belvédère, le plus beau point de vue sur la rivière des parfums…


Vue de la rivière au belvédere de nos jours

Le lendemain, ils visitent le musée Khai Dinh (musée des antiquités actuel) : « Il a admiré le cadre magnifique qu’offre le palais qui abrite les collections. Il s’est intéressé tout spécialement au mobilier annamite, aux céramiques, aux bronzes des époques Han et Song provenant du nord Annam, ainsi qu’aux souvenirs des premiers européens venus en Annam. »


A Tourane (Danang actuel)

A l’issue des ces quelques jours en Annam, le couple est reparti vers Hanoi. Ils rejoindront ensuite Hong Kong, la Chine et le japon.. Ils resteront ensemble pendant quelques années en suivant leurs propres carrières.

Je ne monterai plus jamais sur la colline du belvedere sans penser à eux !

Sources:
– article relatif a l’arrivee a Saigon 1936_04_20_L_Avenir_du_Tonkin_chaplin.pdf
– article sur la visite de Hue :
1936_04_27_L_Avenir_du_Tonkin_chaplinhue.pdf
– autre article / interview:
1936_04_22_L_Avenir_du_Tonkin_chaplininterview.pdf

La manufacture de tapis en laine Hang Kenh

C’est en visionnant une vidéo sur Youtube que je découvre par hasard un tapis resté dans un état magnifique, bien que le château dans lequel il se trouvait soit à l’abandon depuis au moins 45 ans.. ce tapis aux motifs asiatiques a surement été fabriqué par la manufacture Hang Kenh (1). C’est l’occasion de se pencher sur l’histoire de ce joyau de l’Indochine.


Photo extraite de la video « La chateau d’une famille disparue en France – Urbex »

Nous sommes au début des années 30 a Hanoi. 2 ingénieurs y vivent, et œuvrent dans le béton … il s’agit de Georges Fenies et Armand Guillou . Durant leur temps libre, ils se passionnent pour les tapis noués à la main. A cette époque, ces tapis en laine sont faits en chine et ont beaucoup de succès à l’étranger, notamment aux Etats Unis. Les 2 ingénieurs constatent cependant que la laine est assez grossière. Les chinois ne savent pas laver correctement les fibres et cela impacte la brillance finale.
En Indochine, pas de mouton donc pas de laine. Mais en revanche, la main d’œuvre est habile. Alors pourquoi ne pas essayer de fabriquer des tapis au Tonkin avec un mode opératoire un peu different ? ils décident en 1932 de monter leur atelier. La laine déjà filée et teintée viendra de Roubaix, les dessinateurs et les formateurs viendront de Chine. L’objet de leur entreprise n’est pas le profit. C’est la passion qui les guide. Leur atelier est situé dans le quartier Hang Keng à Hai Phong, et ce lieu deviendra leur marque « les tapis de la Manufacture de Hang Kenh ».


Une publicité parue en 1937

Au début, ce sont les plus beaux tapis chinois qui sont reproduits, ceux qu’on trouve dans les musées de Londres, Tokyo et New York. Le succès est immédiat. Leur fierté est immense quand le jeune empereur Bao Dai, de retour de France, vient visiter leur fabrique en 1933.


Visite de Bao Dai en 1933, paru dans le journal Excelsior

Mais l’importation de laine de France prend du temps et la rupture de stock de fibres colorées peut bloquer toute la fabrication. Ils décident donc de participer à la création d’une teinturerie moderne. Ils finissent aussi par acheter la laine en direct, d’un peu partout, mais surtout d’Australie et d’Inde.. « Leur laine est aussi douce que la soie » lira-t-on…


Extrait d’un article paru dans le Bulletin de l’Agence Economique de l’Indochine, en 1934

Aux motifs chinois d’origine succèdent des motifs plus modernes, répondant davantage aux gouts des occidentaux. Les couleurs sont aussi adoucies et mises en harmonie. La production augmente fortement. Leur notoriété aussi. Les touristes voyageant par les Messagerie Maritimes visitent leur installation à Haiphong.
En 1936, ils ouvrent un magasin à Paris, à quelques pas de la Banque de l’Indochine sur le bd Haussman.
En 1938, ils font travailler plus de 500 tisseuses sur plus de 100 métiers. Les salaires représentent 40% du cout de revient. 8000m2 de tapis sont tissés cette année la, ce sera leur record. Ils créent aussi une filature de laine.
En 1939, ils participent à l’exposition de San Francisco. Les demandes des Etat Unis affluent, ils doivent déménager dans la banlieue de Haiphong, à Lam Ha. Ils créent aussi un atelier dédié aux commandes américaines, à Do Moi.


Une pub parue en 1937 dans le journal de croisière de la « Cie Générale Transatlantique »

Claude Dervenn, de l’académie française, qui a épousé Guillou quelques mois auparavant rédige un très bel article dans la revue française « L’Art Vivant ». Elle y décrit avec beaucoup de poésie le symbolisme des tapis, « des dessins minutieux empruntés aux porcelaines et aux soieries ». Ces symboles sont « de nombreux caractères qui vous disent « Santé », « Prospérité » « Bonheur sans fin », « Nombreuses progénitures », n’est ce pas charmant ?».. Vous trouverez cet article en piece jointe.


Autre pub parue en 1939 dans la revue « L’art Vivant »

Hélas, la guerre survient et leurs matières premières ne sont plus acheminables vers l’indochine. En 1943, afin de garder leur savoir faire, ils continuent de faire travailler quelques uns de leurs ouvriers, sur de la soie et de la jute.

Le coup de force des japonais le 9 mars 1945 va être fatal aux ingénieurs : ils sont tués. Et un peu plus tard, leur atelier de Lam Ha est incendié par le Viet Minh. La société continue de fonctionner et vient meme en aide aux combattants indochinois, comme en témoigne l’article ci dessous:


Article paru dans le journal L’Aurore en 1950

En 1961, la production de tapis redémarra sous le régime nord vietnamien. Les tapis de grand format, toujours en laine, servent à décorer les bâtiments officiels. D’autres sont exportés en Urss et dans les pays du bloc communiste. La société est toujours existante mais s’est diversifiée dans différents domaines. Mais une autre société privée est née aussi en 2014, toujours à Haiphong, avec des designs très modernes. 1000 m2 de tapis noués à la main était l’objectif de production de 2020. Il est probable que les très beaux tapis des hôtels 5 étoiles du pays proviennent de ces ateliers. Mais la laine de mouton ne vient toujours pas du pays. Au Vietnam, on n’aime pas la viande de mouton et les seuls que l’on puisse voir, en petit nombre, sont dans la région de Mui Ne.


Un exemple de tapis moderne fabriqué par la societé étatique vietnamienne

Ou sont passes les fameux tapis Hang Kenh ? J’ai cherché sur les sites de vente aux enchères, mais je n’ai rien trouvé. Au mieux, ils sont mis dans la catégorie : « tapis indochinois ». Il est pourtant temps de rendre hommage aux deux fondateurs et à leurs employés vietnamiens.

Sources et autres documentations:
– (1) en fait, on voit 3 tapis aux motifs asiatiques dans la video.. ‘https://www.youtube.com/watch?v=zX8cDhrAP9M
– article de Claude Dervenn, LArt_vivant___revue_bi-mensuelle_…_claudeDervenn.pdf

– article sur le site « entreprises Coloniales »
‘http://entreprises-coloniales.fr/inde-indochine/Tapis_Hang_Kenh.pdf

– article sur le site alasweb :
‘http://alasweb.free.fr/Bulletins/Bull%20186%203e-4e%20tr%202009/Hang_Kenh.html
– diverses sources sur gallica,
– site de l’entreprise publique, ‘http://hangkenh.com.vn/index.php/Site/About
– site de la nouvelle société, en vietnamien :
‘https://thamlenhangkenh.com/

Une villa coloniale d’exception à Danang

La plus belle des maisons coloniales de Danang est certainement celle située au 1 rue Pasteur.

Cette maison de fonction était autrefois occupée par le directeur des douanes et régies de Tourane, ancien nom de la ville de Danang.


Dessin issu du site d’architecture

Elle appartient à présent à la ville et elle est occupée actuellement par l’association des femmes de la ville. Cette heureuse destinée lui permet d’exister encore et d’être entretenue.

Les photos sont difficiles à prendre, car elle est orientée au nord est, et entourée de bâtiments assez hauts. Mais des photos de détails attestent de la beauté des ferronneries art déco, des balcons, et de l’harmonie de l’ensemble. Des éléments préservés qui sont particulièrement rares aujourd hui.


Plan d’orientation de la maison, issu du site d’architecture


Détail d’un balcon


Détail rampe d’acces à la maison


Motif d’un balcon

Cette rue Pasteur n’a pas changé de nom depuis le départ des français, ce qui mérite d’être souligné. Preuve une fois de plus de l’attachement des vietnamiens pour le nom de cet illustre chercheur, aux cotés de Yersin et Calmette.

Cette rue offre aussi d’autres maisons anciennes, dont certaines sont encore en bon état.

Ces dernières années à Danang, comme partout, plusieurs maisons anciennes ont été détruites. L’hôtel Hilton occupe l’emplacement de l’emblématique hôtel Morin, détruit il y a une dizaine d’années. Le musée Cham, la maison au 56 Tran Quoc Toan, l’église de Danang, l’ancienne direction des finances au 10-12 Tran Phu, l’ancienne résidence mairie au 42 Bach Dang font partis des vestiges de cette époque révolue.

Pour en savoir plus sur cette ville, je vous conseille de lire l’ouvrage de Tim Doling « Exploring Quang Nam », en anglais, récemment publié.

Source:
– site d’architecture pour le plan et dessin: https://www.tapchikientruc.com.vn/chuyen-muc/kien-truc-thuoc-dia-phap-tai-da-nang-gia-tri-nghe-thuat-va-nhung-thach-thuc-voi-thoi-gian.html,

Nouvelle vente aux enchères consacrée à l’Indochine

Cette vente aura lieu le 22 Septembre 2020 à Drouot. Elle est organisée par la maison Lynda Trouvé.

On notera un nombre important d’objets émaillés sur cuivre datant des règnes de Minh Mang et Thieu Tri. Ces objets, vases, assiettes, plats, ne sont pas si courants et représentent l’apogée de l’art de l’émail à Hué.


Magnifique coupe datant du règne de Thieu Tri (1840-1847), en decor émaillé polychrome sur fond bleu turquoise, hauteur 19cm, estimé 8/10.000 euros

Ces enchères mettent en vente aussi des objets du fond Albert Sallet, médecin présent à Hué de 1903 à 1931 et co-fondateur de l’association des Amis du Vieux Hué. On s’étonne de la présence de tels objets dans une vente aux enchères, sachant que le fond a été offert par son petit fils, jean Cousso, aux archives nationales d’outre mer en 2014…


Bulletins des Amis du Vieux Hué en vente, fonds Albert Sallet, collection complète de 116 numéros, vendus 19.000 euros

De nombreux objets proviennent aussi de la famille de l’Amiral de la Grandiere qui s’empara en juin 1867 des trois provinces vietnamiennes de Vinh Long, Chau Dôc et Ha Tiên, constituant ainsi la Cochinchine Française.


L’annonce de la prise des 3 provinces vietnamiennes signée par l’amiral de la Grandière

Le catalogue de la vente est en ligne sur le site www.lyndatrouve.com ou en suivant le lien :
https://catalogue.gazette-drouot.com//pdf/1605/106173/CATALOG9_INDO_8_22x28_SEPT_2020(1).pdf?id=106173&cp=1605

Rénovation des arènes de Hué !

Les arènes de Hué forment un monument atypique propice à l’imagination ! Leur récente rénovation et leur ouverture au public sont l’occasion de se pencher sur l’histoire des combats d’éléphants et de tigre à hué.


Vieille carte postale colorisée des arènes de Hué (copyrighted fd fievez)

Précisons d’emblée que les combats sont inégaux : tout est fait pour que les éléphants l’emportent sur les tigres. Pour une raison bien compréhensible : les éléphants sont rares et chers, alors que les tigres pullulent. Sous le roi Ming Mang, Jean Baptiste Chaigneaux parle de 800 éléphants pour le royaume d’Annam. A défaut d’artillerie, la puissance d’un état se mesure au nombre de ses éléphants. D’ailleurs, non loin des arènes, se trouve la pagode Vo Re, « l’éléphant qui barrit », construite en hommage à ces précieux auxiliaires. Les éléphants de guerre honorés ici sont considérés comme des génies protecteurs de la nation.

Les arènes proprement dites ont été construites sous Minh Mang en 1830. Le diamètre est de 44 mètres pour un périmètre de 140 mètres, des dimensions modestes donc. On n’est pas à Rome ! Il ne s’agissait pas de combats populaires non plus. Le roi et la famille royale s’installaient en haut des arènes, face aux cages des tigres, avec un escalier réservé à leur usage. A leur droite, se trouvaient quelques hauts mandarins et les invités civils à partir de la présence française. Les combats se déroulaient de temps en temps, rarement plus d’une fois par an, lors d’occasions spéciales. Le dernier combat eu lieu en 1904 sous l’empereur Thanh Thai.


Carte postale datée de 1904

La première description occidentale des combats entre éléphants et tigres date de Pierre Poivre,present à Hué vers 1750. A l’époque, les combats ont lieu sur l’ile Da Vien. 40 éléphants y sont transportés pour l’occasion. En face, à l’autre extrémité de l’ile, des tigres, préparés pour le combat, c’est-à-dire bien amoindris. Le Roi et sa suite sont sur des galères. Au signal, on libère un tigre (mais qui reste attaché à un piquet..) et un des éléphants vient à sa rencontre. Poivre décrit la scène : « Il replie sa trompe de crainte d’être saisi par cet endroit sensible, et avec ses deux dents soulève le tigre qui est sans défense, et le fait pirouetter assez haut, puis recommence ce jeu jusqu’à ce que le tigre soit entièrement mort. Alors des soldats avec des fagots de paille viennent lui brûler les barbes afin que personne ne puisse s’en servir pour composer des poisons, car les gens du pays prétendent que ces poils sont extrêmement dangereux. » Ce jour là, 18 tigres auront été tués de cette manière.

Un peu plus tard, c’est Jean Baptiste Chaigneau qui nous raconte les combats que ne semblent pas avoir changé depuis 1750. Dans ses souvenirs, il évoque un incident dramatique. « Sous le règne de Gia-Long[1802-1820], j’ai assisté, étant dans le bateau de mon père, à l’un de ces spectacles, dont le résultat a été funeste à un cornac et à plusieurs des soldats qui entouraient le lieu du combat. Le tigre qu’on mettait en présence des éléphants avait déjà fait plusieurs victimes lorsqu’il fut pris dans un piège; Aussi voulut-on que son exécution eût lieu avec le plus de pompe possible, et il y avait, ce jour-là, un public fort nombreux. Ce tigre était d’une taille peu ordinaire. Il semblait ne rien redouter, et, lorsqu’on le fit sortir de sa cage, il bondissait, cherchant à rompre son câble. Mais, ne pouvant y réussir, il se cacha et se résigna momentanément. Cependant un éléphant, poussé avec vigueur par son cornac et son piqueur, avançait à grands pas, et déjà il était près du petit bois où le tigre se tenait blotti, lorsque celui-ci, comme un trait, s’élança sur la tète de son agresseur, et, avec sa patte de fer, appliqua sur la tempe du cornac un coup tellement violent, qu’il l’étourdit et le fit tomber à terre. Pour comble de malheur, l’éléphant, ne se sentant plus dirigé, rebroussa chemin, et, dans sa fuite, passa sur le corps du pauvre cornac. Un cri d’horreur se fit entendre de toutes parts. Les soldats emportèrent le corps de ce malheureux, et l’on se prépara à un nouveau combat. Un autre éléphant fut désigné pour entrer en lutte; »


Autre carte postale des arènes

Mais, malgré toutes les précautions, le tigre ne se calma point. Chaigneau précise : « Retenu par son câble, sa fureur devint extrême: il bondissait de colère, il se débattait avec rage, et, par un suprême effort, il rompit le lien qui le retenait captif. Ce fut un moment affreux pour ceux qui étaient présents à ce combat; il y eut un désordre général parmi les soldats comme parmi les curieux. Ceux-ci surtout, effrayés, voulant éviter la rencontre de l’animal furieux, prirent la fuite, renversant, culbutant tout ce qu’ils rencontraient, bravant ainsi un danger réel pour éviter un danger inconnu. Le tigre, se voyant libre, abandonna son adversaire. Sans doute, sa préoccupation du moment était de regagner les montagnes : aussi chercha-t-il avec persistance à se frayer un passage, malgré la gêne que lui faisaient éprouver ses entraves; il fit, en courant, le tour du champ de combat ; partout il voyait des lignes épaisses de soldats qui le menaçaient avec leurs piques et leurs sabres. Mais, payant d’audace et bravant tous les obstacles, il avait déjà réussi à se faire une trouée dans la première ligne de soldats, après avoir blessé quelques- uns d’entre eux, lorsque le mandarin chargé du commandement de la troupe fit entendre un gros Jurement : «Si vous ne me reprenez à l’instant cet animal, dit-il à ses soldats, je vous fais trancher la tête à tous. A ces paroles menaçantes, les soldats se précipitent sur le tigre; celui-ci s’échappe de leurs mains, non sans avoir causé quelques accidents; ils le reprennent une seconde fois, l’animal s’échappe encore. Enfin, pour éviter de plus grands malheurs, le mandarin donna l’ordre de le tuer. Alors une forêt de piques tombèrent sur lui et il fut percé de part en part. On le traîna sans vie près du buisson, où l’on fit venir plusieurs éléphants qui le jetèrent en l’air chacun à son tour, et le dernier finit par le fouler avec ses pieds. »


Article paru dans Le Petit Journal en 1904

A l’époque de Minh Mang, les combats sont organisés le long de la rivière des parfums, à proximité de la citadelle. Le roi suit les combats depuis son bateau. Mais en 1829, un tigre s’échappa, se jeta à l’eau, et commença à nager vers le bateau du roi. La légende dit que le roi lui-même maintena le tigre au large à l’aide d’une gaffe, avant que ses troupes puissent le tuer. C’est à l’issue de cet incident que la décision de construire des arènes fut prise.

En 1884, on prévoit d’offrir aux représentants de la France un combat lors de la ratification du Traité de Protectorat entre la France et l’Annam (traite Patenôtre). Le journal « Le Monde Illustré » publie un article complet sur les fêtes qui ont eu lieu à ce moment là, en commençant par la préparation du combat.
« La difficulté du combat est de se procurer un tigre[vivant]. Quant aux éléphants, ils abondent dans la citadelle. Le tigre, nous l’avons eu. Ce n’a pas été sans peine. Il a fallu aller jusqu’aux portes de fer, dans le voisinage de Tourane, pour le découvrir. Au moyen d’appâts savamment combinés, en flattant les goûts du tigre pour la chèvre et le chevreau, les chasseurs ont réussi à l’amener jusqu’à une immense clairière où ils s’étaient proposé de le faire prisonnier. Les chasseurs doivent ramener le tigre vivant. Armés de murailles de bambous, ils se développent en tirailleurs et forment autour de leur proie un immense cercle qui, comme la tour fantastique d’Edgar Poe, se rétrécit peu à peu et se resserre sur l’animal. Quand le cercle est suffisamment rétréci, on apporte une cage en bois solidement construite et l’on prie poliment le tigre de s’introduire dans l’appartement qui lui est destiné. Souvent le tigre fait des difficultés. Il ne se laisse pas facilement persuader, on insiste, et, moyennant un bras ou deux, moyennant une jambe ou une tête d’Annamite, on finit par l’enfermer dans sa prison. Sur les épaules des chasseurs, on le ramène à la capitale.

Notre tigre n’a rien coûté en bras, en jambe, ou en tête. Arrivé à Hué, on l’a déposé sous une des cales de la rivière où reposent les jonques du roi et le public a été admis à l’injurier. Le tigre est le grand ennemi de l’Annamite. Chacun a quelque parent à lui reprocher. Aussi les épithètes violentes ne chôment elles pas. Le tigre, dans sa cage, semble ne rien comprendre à ce débordement de colère. On ne le voit pas, le tigre. La cage est bien fermée; mais on le sent. Quelle odeur!


Cage du tigre, dans l’article du Monde Illustré paru en 1884

La nuit, on l’entend. Il pleure sa captivité. Et quand « Ong Cop », monseigneur le tigre, pleure, tous les animaux, dans le voisinage, tremblent et frémissent de leurs deux ou de leurs quatre pattes, chacun suivant ses moyens. Notre tigre a passé la nuit près de la Résidence [Supérieure de l’Annam]. Avec le soleil, il se lève, ou plutôt on l’enlève dans sa cage et on le transporte de l’autre côté de la rivière. Il s’agit de le préparer pour le combat. Quelle préparation ! La cage est mise sous un énorme filet. Un plancher mobile écrase la pauvre bête, qui est obligée de laisser passer les pattes par les fentes de la cage. Trois Annamites sont là de chaque bord — en costume rouge, bordé de jaune, comme les soldats. L’un est armé d’une pince en forme de lunette. Un autre est armé d’une pince plate. Le troisième d’une pince coupante. Les pattes à peine sorties de la cage sont vigoureusement amarrées par des cordes de bambous. La patte est manœuvrée par la pince à lunettes qui lui donne la position la plus favorable à la préparation que l’on a en vue. La pince plate saisit une griffe. La pince coupante coupe la griffe. Le tigre n’est pas content et témoigne son mécontentement comme il peut. Mais l’Annamite qui, juché sur la cage, dirige l’opération, modère l’ardeur de l’animal en appuyant plus ou moins fortement sur le plancher. Sous le filet une gantière fabrique quatre gants de cuir dans lesquels on fera entrer bon gré mal gré les pattes du tigre. Ainsi préparé, le tigre combattra l’éléphant. C’est au supplice et non au combat qu’on envoie ce pauvre tigre! Possible, il ne faut pas abîmer les éléphants de Sa Majesté. De si bonnes bêtes! Et si douces, quand elles ne sont pas au temps des amours! On les voit se promener dans les rues de la citadelle avec le sentiment de leur dignité — majestueusement — sur leur dos, on aperçoit deux insectes: ce sont leurs cornacs. De père en fils, on est cornac dans certaines familles privilégiées de Hué. Au temps des amours, il n’est pas rare que l’éléphant joue au bilboquet avec son cornac.

[..]. Le combat doit avoir lieu à 2 heures ½ [..] Hélas! Arrive une lettre de faire part! Le tigre est mort. — On nous l’apporte, comme Marlborough, sur les épaules de quatre vaillants guerriers- A force de le préparer, on l’a tué. »


Dessin des arènes paru dans le bulletin des Amis du Vieux Hué (BAVH)

Le dernier combat eu lieu en 1904 sous l’empereur Thanh Thai. Le récit est relaté dans « Le Petit Journal Illustré » :

«Il [Le Roi Thanh Thai] entendit que tous profitent de ses distractions. Il résolut donc d’offrir à la population européenne de Hué un spectacle peu commun, le combat d’un tigre et d’un éléphant.

Le tigre, récemment capturé par sa Majesté, avait sur la conscience quelques existences indigènes. Quant a l’éléphant, c’était une femelle venant du Quang Ngai ou elle avait tué son cornac et mise à mal 3 autres annamites. Les deux adversaires promettaient. Malheureusement, avant le jour choisi pour le combat public, sa majesté avait voulu essayer, en sa présence, dans l’arène impériale, les 2 ennemies. Ils sortirent de cette 1ere épreuve, le tigre bien affaibli, et l’éléphant sérieusement griffé. Aussi firent-ils preuve d’une molle ardeur lorsqu’ils parurent devant le tout Hué, quelque peu désappointé.

Excité par les cris des cornacs et poussés à coup de perche l’éléphant pris l’offensive après bien des hésitations. Le tigre sauta sur l’éléphant, qui lui pris le corps en travers avec la trompe et le serra à lui briser les cotes. Se dégageant, le tigre essaya de grimper sur la jambe gauche de derrière de son adversaire. Celui-ci, que la colère à la fin gagnait, lui envoya un formidable coup de pied puis attendit. Le tigre se coucha au pied du mur et n’en bougea plus. Il était mort. Le combat n’avait dure que quelques minutes. »


Dessin paru dans l’article du Monde Illustré en 1884

Ainsi se termina les combats dans les arènes de Hué. Le nombre d’éléphants diminua progressivement, car leur coût d’entretien était très élevé. Récemment, deux éléphants étaient encore de parade dans la citadelle. Mais ils sont morts en 2018. Les tigres, quant à eux, ont continué à infester l’Indochine jusqu’à la fin de la guerre. D’après les habitants, il n’était pas rare d’en voir les traces jusqu’en 1975.
La restoration des arènes a été bien faite… il ne manque qu’à imaginer les combats qui ont pris fin il y a un peu plus d’un siècle…

Sources principales: Gallica et BAVH
Extrait du livre « Souvenirs de Hue » de Chaigneau : Souvenirs_de_Hué_(Cochinchine)___[…]Chaigneau_Michel_tigre