Encore une tombe, me direz vous… c’est vrai, mais il faut dire qu’à Hué, il y a beaucoup de tombes.. mais cette fois ci, c’est une belle histoire d’amour, si intrigante qu’il faut la conter !
Commençons par le prince charmant ! Il s’agit de Vo Vuong, 8eme seigneur Nguyen qui régna de 1738 à 1765 sur le centre Vietnam. Il est celui qui continua la conquête des vietnamiens vers le sud du pays. Dans la littérature française, on le connait un peu grâce aux écrits de Pierre Poivre qui vint à Hué en 1749 pour faire du commerce. Hélas, après de nombreux mois de tergiversations, Pierre Poivre quitta l’Annam déçu de n’avoir pu fonder un comptoir et fâché d’avoir été aussi mal reçu. Peu après, le seigneur Vo Vuong émis un édit ordonnant la destruction de toutes les églises catholiques ainsi que l’expulsion de tous les missionnaires. Tous sauf un, le père Koffler, le médecin de la Cour, qui put conserver son titre et son église construite prés du palais. Mais sous cette apparence rude de Vo Vuong se cachait un cœur sensible !
L’élu de son cœur, c’est sa concubine Chieu Nghi. Rappelons qu’à cette époque, l’amour n’est pas une évidence, car les unions sont arrangées et la soumission de règle.
Un jour cependant, sa favorite tombe malade. Vo Vuong supplia le Père Koffler de tout faire pour la guérir, en lui promettant de reconstruire toutes les églises détruites s’il arrive à la sauver. Hélas la concubine mourra, ce qui plongea Vo Vuong dans une profonde colère et tristesse. Sa favorite n’avait que 35 ans.
Il se résolu à lui offrir une sépulture hors du commun. Il élève sur sa tombe une stele de marbre blanc de 3m10 de hauteur, ornée de phénix (emblème féminin). Une stele d’une telle dimension pour une princesse est exceptionnel et n’a pas, à ma connaissance, d’équivalent. Elle est gravée en caractères chinois, la langue de l’époque.
Toute la vie de la princesse est relatée sur cette stèle, mais c’est surtout la passion du roi pour la princesse qui émerveille.
En voici quelques extraits, traduit en français par Ngo Dinh Kha (1) :
«le 23 août 1750, le bel astre est allé rejoindre sa constellation ; la fée est rentrée dans le palais de la Lune. L’oiseau vert ne revient plus annoncer la visite de la fée ; le cygne messager s’est envolé à jamais ! Comment le Ciel se plut-il à l’enlever si tôt ! Née en 1716, elle n’a vécu que 35 printemps. On ignore le chemin pour aller la chercher dans le séjour des Immortels. On ne peut que moduler des chants funèbres pour pleurer celle qui ne revient plus, celle qui a dit adieu au jardin royal des pommiers et des pruniers, pour descendre éternellement dans celui des pins et des peupliers. Ah ! Quelle douleur !
« Est-ce une réalité ou une illusion ? Est-ce un songe, une hallucination, un éclair ou une goutte de rosée ? Oh quelle douleur !
« La lune d’automne, si splendide, a été obscurcie par un nuage passager.
« La fleur du printemps, si éclatante, a été flétrie par un coup de vent.
« Le ciel est immense, mais la belle princesse ne revient plus !
« Pourquoi ne rentrez-vous pas ? Pourquoi ne rentrez-vous pas ?
« Ne voyant plus la personne, nous revoyons sans cesse son image !
« Quel présent pourrait-il mieux vous convenir qu’une stèle haute de cinq pieds ? »
« Que cette stèle attire sur elle de la sympathie pendant des milliers d’années ! »
La douleur de Vo Vuong ne s’arrêta pas à la stèle. Il décida de couvrir le tombeau avec l’église du père Koffler, une église dans le style des maisons du pays, faite de colonnes de bois et d’un toit assez bas pour supporter les typhons. L’esplanade représente la superficie totale de l’église, avec 8 grandes colonnes et 16 petites. Au début du siècle dernier, d’après le Bulletin des Amis du Vieux Hué(2), le soubassement des colonnes était encore visible. Vo Vuong voulait il faire reposer celle qu’il aimait dans un temple de la religion qu’elle avait professée, supposant par là que son âme serait plus en paix ? Le rédacteur de l’article, le célèbre Père Cadière le pense, car plusieurs éléments plaident en faveur d’une princesse d’origine catholique.
La chance a fait que cette tombe soit restée intact jusqu’à présent. Le renversement des Nguyen par les Trinh puis les Tay Son aurait du conduire à la destruction du lieu, car les vainqueurs avaient l’habitude de tout saccager pour ne laisser aucune trace des dynasties précédentes. Ce miracle a été une chance pour Hué : unique en son genre, le monument servit de modèle pour la reconstruction des tombes lors du retour des Nguyen au pouvoir en 1802.
La stèle est toujours en place bien que son contour est sans doute plus recent. Le texte est toujours parfaitement lisible avec ses 883 caracteres chinois. Comment imaginer que ce texte a été gravé sans repentir il y a presque 300 ans ?!
La tombe est dans un joli cadre de verdure, prolongeant le cadre magnifique de la pagode Tu Hieu (pagode des eunuques) située à quelques centaines de mètres seulement. Voici les coordonnées :
16°26’26.09″N
107°34’22.18″E
(1) Traduction faite en 1918 par le haut mandarin Ngo Dinh Kha, père de Ngo Dinh Diem, premier président du Sud Vietnam (1955-1963)
(2) Article sur la princesse Chieu Nghi relaté dans le Bulletins des Amis du Vieux Hue (BAVH) de 1918/4
Voir une video sur youtube:
LĂNG MỘ DUY NHẤT CÒN SÓT LẠI THỜI CHÚA NGUYỄN│Khám Phá Huế
‘https://www.youtube.com/watch?v=Z4xIlk0mRIg




