Catégorie «Indochine»

Vente aux enchères Indochine, suite

La vente de Drouot du 17 mars comporte aussi un magnifique bas relief de 23 elements en céramique polychrome. On les doit à Théodore Riviere (1857-1912) et Emile Decoeur (1876-1953). Cela a été réalisée pour être offert au roi du Cambodge, Sisowath, en 1907. L’oeuvre définitive est toujours présente à Phnom Penh au pied de la colline du même nom.

L’oeuvre est estimée entre 12 et 15000 euros. Elle fait 226 cm de haut pour 170 cm de large.


Photos prises in situ en décembre 2019

Théodore Rivière est aussi connu pour avoir réalisé le « monument à la France » de Hanoi, une énorme sculpture aujourd’hui détruite. Elle était prévue à l’origine pour l’exposition de Hanoi de 1902 mais a été livrée plus tard. Il reste les cartes postales d’autrefois en souvenir.

Nouvelle vente aux enchères à Paris

le mardi et mercredi 17 et 18 mars 2020 se tiendront une nouvelle vente consacrée à l’Indochine. Cette vente est organisée à Drouot par la maison Lynda Trouvé.

J’ai bien aimé cette huile sur toile de grand format (190*130 cm) du Bayon, peinte par « l’école française des peintres voyageurs d’Indochine », sans plus de précision, malgré une toile signée.

Concernant Hué, on trouve notamment cinq aquarelles peintes par Mariette Richard Boudet, épouse de Paul Boudet, le célèbre archiviste de l’Indochine.

Une encre de chine et gouache sur papier est bien attrayante. Il s’agit d’une oeuvre de Nguyen Tu Nghiem (1922-2016) de l’Ecole des Beaux de l’Indochine. Elle représente la fête du Têt en 1972.

La baie d’Halong est consacrée par une huile sur toile de grand format (513*203 cm !) peint par Jean Louis Paguenaud (1876-1952), peintre de la marine, en 1934. Cette toile a été commandée par l’Amiral Dumesnil, Commandant en chef de la flotte française de Méditerranée.

Une rare pub job vaut le detour:

Ce que j’aime le plus est un bas relief réalisé par Theodore Riviere et Emile Decoeur à l’aide de pieces de céramique polychrome. Cette oeuvre fera l’objet d’un autre article sur mon blog.

Catalogue sur le lien suivant:
http://www.lyndatrouve.com/catalogue/102491?

A Hué, la demeure du premier médecin de l’Annam

C’est à Paul Doumer que l’on doit la création de la première école de médecine en 1902. A cette époque, les médecins français, essentiellement militaires, sont rares et manquent cruellement d’assistants locaux. La formation de médecins et de sages-femmes est vivement souhaitée. Ainsi donc cette école voit le jour à Hanoi, le seul établissement d’enseignement supérieur de l’Indochine à cette époque. Alexandre Yersin sera le premier directeur et y restera 2 ans. La scolarité dure 4 ans.


La premiere école de médecine de Hanoi


La situation médicale en Indochine de 1900 à 1930

Il faudra donc attendre 1906 pour avoir la première promotion, 5 diplômés seulement pour toute l’Indochine. Ung Thong, le petit fils du Prince Tuy Ly, 11éme fils du roi Minh Mang (voir article du 15 mars 2019) en fait parti. Il est le premier médecin de l’Annam. Les 5 diplômés obtiennent le titre de « médecin auxiliaire » et travaillent comme fonctionnaires.


Son Excellence Ung Thong

Ung Thong sera médecin puis médecin-chef à Dong Hoi, Nha Trang, Faifoo (Hoi An), Song Cau et Hué. Il fut chargé aussi de créer le service médical chez les minorités ethniques, à Kontum. Durant sa carrière, il recevra de nombreuses décorations : chevalier de la légion d’honneur en 1926, Commandeur du Dragon d’Annam en 1933. L’Empereur Bao Dai le nommera ministre honoraire en 1937 pour l’ensemble des services rendus. Il faisait encore parti des 500 personnes les plus en vue de l’Indochine en 1942. Car sa retraite, prise officiellement en 1933, est particulièrement active. Il participe à de nombreuses sociétés de bienfaisances locales. Il est le vice président de la Société de protection des enfants franco-annamites.


Ce qui reste de la demeure en 2020

Que reste-il de cet illustre médecin à Hué ? Une belle demeure en ruine au 66 Nguyễn Sinh Cung, dans le quartier Vi Da. La bâtisse est au fond d’un terrain de 2000 m2, mais on la distingue à peine tant la végétation a pris le dessus. Un autre bâtiment, ancien dispensaire, est en meilleur état.


Détail du porche, avec la presence étonnante d’une rose..

Concernant la maison proprement dite, on y distingue clairement un style mixte avec un bâtiment occidental mais deux porches dans le style local. L’escalier et le parquet, aujourd’hui disparus, étaient en bois de fer. Le carrelage, quant a lui, a été importé de France. A l’époque de sa construction, dans les années 30, la maison avait vu sur la rivière des parfums. Ung Thong et sa femme sont enterrés dans la propriété.

Apres guerre, la maison est restée à l’abandon. Il semble que sa famille soit à présent en France. Pour autant, depuis 2018, le terrain est « éclairci » des constructions illégales, signe possible d’un nouveau destin pour cette propriété.

Sources :
– Souverains et Notabilités l’Indochine, https://archive.org/details/SouverainsEtNotabilitesDindochine
– Revue « La Dépêche Coloniale Illustrée » du 15 décembre 1908, consacrée à l’école de médecine en Indochine, avec une éloge de Ung Thong, lorsqu’il effectue son stage de médecin à l’hôpital de Thanh Hoa l’année précédente
(source Gallica)
– Exposition « Ve Hue », dessins, photos, aquarelles.. organisée en Juillet 2019 par l’architecte Nguyễn Yến Phi et Tran Van Dung

Nouvelle vente aux enchères consacrée à l’Indochine

Une nouvelle vente aux enchères consacrée à l’Indochine aura lieu le 18 octobre 2019 à Drouot.

J’ai noté un très beau dessin réalisé à la mine de plomb et pastel intitulé « jeune fille de Hué ». On doit ce dessin au célèbre artiste Mai Thu, qui fut professeur au lycée Khai Dinh à Hué. Cette oeuvre, de dimension 55cm * 43,5 cm, fut exécutée peu avant son départ définitif pour la France, en 1937. Valeur estimée: 30.000 / 40.000 euros

On trouve aussi une toile peinte par Henri Mége (1904-1984), intitulée « Matinée à Hué », de format 38 * 55 cm. Henri Mége a peint de nombreux paysages autour de Hué lorsqu’il était officier militaire.

Autre toile peinte à Hué, cette « Mère et enfant devant la rivière des Parfums » du peintre voyageur Henri Emile Vollet (1861-1945). Cette peinture à l’huile mesure 54 * 33,5 cm.

Henri Vollet a aussi produit cette toile très lumineuse « Fête de Nuit sur le petit lac à Hanoi ». Peinture à l’huile de format 73 *86 cm, estimée à 18000 euros.

Ci joint le catalogue de la vente aux enchères:
catalogue_INDOCHINE7_22x28_octobre_2019_WEB

Henri Mège, peintre et caricaturiste

Voici un dessin humoristique très réussi que l’on doit à Henri Mège (1904-1984).

Ce dessin est en vente chez Sotheby’s à Hong Kong ce 6 octobre 2019 (1). Il mesure 45 sur 63.5 cm. Le thème reste toujours d’actualité car les transports routiers au Vietnam sont encore assez aléatoires et les pannes nombreuses…

Henri Mege est nè en Isère en 1904. Il est très vite initié à la peinture et au dessin par sa mère. Comme son père, il se destine à une carrière militaire et rejoint les chasseurs à cheval. Il part en Indochine dès 1931 pour un engagement de 25 ans. Il rencontre le nouvel empereur Bao Dai et devient écuyer de Sa majesté et commandant de la garde impériale à Hué. Il consacre son temps libre à la peinture et réalise de nombreux paysages, notamment des environs de Hué. Il épouse la petite nièce du dernier vice-roi du Tonkin. Il devient ensuite professeur à Saïgon de 1950 à 1956. A la suite de quoi, il revient à Chambéry afin d’y passer sa retraite. Il peindra aussi beaucoup de toiles dans cette région.

(d’apres http://henri.mege.free.fr/biographie.html)

(1) https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2019/modern-contemporary-southeast-asian-art-hk0887/lot.312.html?locale=en

Voici un autre dessin en vente le 16 octobre 2019 à Drouot, maison Asium Millon. Format 22,5 cm * 32 cm.

Sâm, résistant et francophile

Nos chemins se sont croisés par hasard il y a quelques années à Hué. Depuis, une amitié profonde s’est forgée entre nous. Il faut dire que Sâm parle un français parfait, a une mémoire exceptionnelle et que sa vie, loin d’être achevée, est particulièrement riche. L’écouter parler, c’est se replonger dans l’histoire, petite et grande, du Vietnam. C’est aussi découvrir que ceux qui ont combattu les français pouvaient être des francophiles passionnés !


Sâm devant la maison familiale de Phuoc Tich

Sâm est né en 1927 dans le village de Phuoc Tich (1), à 40 km au nord de Hué. Le village, fondé en 1470, est réputé pour sa poterie. Treize immenses fours fonctionnent nuit et jour pour produire des bols, des marmites, des jarres, des pots à chaux, des poêles… Sur les 1200 habitants, deux tiers des habitants travaillent à cette activité. Les rois Nguyen apprécient la saveur et le parfum du riz cuit dans ces marmites et en demande 300 par an pour la cour. Le transport se fait en sampan sur la lagune. A cette époque, il faut une quinzaine d’heures pour rallier Hué, le principal lieu d’écoulement.

Le père de Sâm est donc potier. Un dur travail qui inclut aussi la préparation de la glaise qu’il faut aller chercher la nuit à 10km du village. Sâm est le 9eme enfant d’une famille de 10. Sa mère et ses 2 sœurs sont vendeuses ambulantes. Au village, la vie est dure. Heureusement, les nombreux enfants mettent de l’ambiance à la maison. Le soir, on s’éclaire à la lampe à pétrole mais de toute façon on se couche tôt, vers 18h. Les enfants dorment par terre. Il y a beaucoup de moustiques et les moustiquaires, qui apparaissent dans les années 30, sont inabordables. Lorsqu’il y a des inondations, on doit monter sur les toits. Régulièrement les racines et les patates douces remplacent le riz. Les incendies ne sont pas si rares, en raison des nombreux fours. Les distractions au village ne sont pas nombreuses et sont réglées par les cérémonies cultuelles comme la fête du fondateur du village une fois par an.
Les jeunes garçons apprennent de bonne heure une centaine de caractères chinois pour comprendre les inscriptions qui figurent un peu partout dans le village. C’est important pour s’imprégner des traditions et pour connaitre les vertus : le culte des ancêtres, la piété filiale, l’amour du pays, la solidarité. A l’âge de 7 ans, Sâm rejoint l’école du canton. L’instruction se fait cette fois en français. A l’âge de 11 ans, parce qu’il est doué, on l’envoie au collège Quoc Hoc à Hué, la meilleure école de tout le centre vietnam ! Ce sera son premier contact avec des professeurs français, et il les apprécie. Une partie des cours est en français, une autre en vietnamien. On apprend aussi une demi-journée par semaine les caractères chinois. Il faudra attendre 1944 pour apprendre la géographie et l’histoire vietnamienne ! Il loge chez son frère aîné, moniteur à l’école pratique d’industrie. Il retourne 2 à 3 fois par an chez ses parents, parfois à pied (7-8 heures), parfois en train.


Visite de Phuoc Tich, ici devant un ancien temple Cham devenu vietnamien

Apres la prise du pouvoir par les japonais en 1945, Sâm quitte Hué et rentre temporairement au village. Là, il enseigne et fait œuvre de propagande contre les français. En 1946, il repart à l’école Quoc Hoc pour préparer son bac. Mais lorsque les français reviennent, il prend le maquis dans les forêts environnantes pour éviter d’être enrôlé par eux. Il a alors 18-19 ans. Ses parents soutiennent son action. Par nationalisme bien sur, mais aussi parce que les impôts sont lourds. Tous les ans, dès l’âge de 18 ans, il faut s’acquitter d’un impôt fixe par tête. Insupportable pour une grosse partie de la population. Tricher sur les dates de naissance permet de gagner un court répit (Sam est « officiellement » né en 1930, soit 3 ans après sa vraie date de naissance..). On n’aime pas non plus la royauté.

Il peut assister aux funérailles de son père en 1947, mais pas à celles de sa mère en 1951, de peur de se faire attraper par les français qui surveillent le village. Il restera caché à distance. Immense douleur.

La propagande se porte tant vers les vietnamiens qu’il faut convaincre que vers les troupes françaises. Il y a en effet parmi eux de nombreux soldats des colonies africaines que le Viet Minh espère « retourner ».

Dans le maquis, il continue aussi à étudier. Il connait déjà par cœur les fables de La Fontaine. A présent, il lit Rabelais, Anatole France et d’autres auteurs classiques français dont les ouvrages arrivent jusqu’au maquis. En 1953, avec son professeur, Sâm va préparer un mémoire sur l’ouvrage Notre Dame de Paris de Victor Hugo. 24 pages qui lui permettront d’être bachelier.

En 1954, Sâm se marie. Les deux familles se sont entendues sur ce mariage. Les jeunes ne se connaissent pas bien, d’autant plus que tous les deux sont dans le maquis. Le mariage se fait à la lueur de torches et on leur servira des cacahouètes comme repas de noce !

Les accords de Genève en 1955 libèrent un immense espoir dans le peuple vietnamien. Sâm sort du maquis et va à Hanoi à pied. Les femmes ne sont pas autorisées à suivre leur mari. De toute façon, les accords de Genève prévoient des élections 2 ans après et tout le monde compte sur la réunification. Sâm rejoint l’université où il poursuit ses études littéraires à travers des textes d’auteurs vietnamiens, français, chinois, grecs et latins… En parallèle, il travaille pour le comité de propagande du ministère de la culture. Il devient directeur du théâtre de Hanoi en 1967. Il monte des pièces d’auteurs locaux bien sur, mais aussi quelques pièces d’auteurs français comme Le Bourgeois Gentilhomme ou l’Avare.. Les billets ne sont pas chers et le public, malgré la guerre, est encore nombreux. L’ambassade de France soutient ses activités. Il aura aussi l’occasion de rencontrer Ho Chi Minh à plusieurs reprises.


Sâm devant l’autel de ses ancêtres

Pendant ce temps là, autour du village, sa femme travaille comme partisane, agent de liaison et cheftaine de la société des femmes. Elle est emprisonnée 2 fois. En 1968, elle parvient à rallier Hanoi par la piste Ho Chi Minh avec l’aide de l’armée nord vietnamienne. Elle mettra plus de 3 mois pour y arriver, éprouvant la faim et la fièvre. Mais après 13 ans de séparation et de fidélité, le couple se retrouve enfin.

En 1975, dès la réunification, Sâm quitte toute ses fonctions et revient à Hué! Il emmène avec lui un précieux vélo d’origine chinoise qui lui permettra d’aller régulièrement jusqu’à son village natal. Il n’y a en effet plus de train, les rails ayant été démontés pendant la guerre. Il est nommé directeur du service culturel de la province de Hué. Parmi ces attributions, il est aussi vice président du club francophone de la ville.

En retraite, il devient guide touristique. Il accompagnera plus de 120 groupes de touristes étrangers en 18 ans.

Membre de l’Association des Ecrivains de Saigon, il publie des recueils de poèmes. Mais il se met aussi à traduire des livres français en vietnamien, 9 ouvrages pour le moment. Cela permet de joindre l’utile à l’agréable. Car sa retraite est faible et il faut bien gagner sa vie. Aujourd’hui encore, à l’âge de 92 ans, il continue de travailler sans relâche, passant d’un prix littéraire à un autre, avec l’espoir de les voir publier au vietnam.

Il fut aussi vice président du club francophone de Saigon. A 3 reprises, il est allé en France à l’invitation de ses amis français, heureux de l’entendre s’exprimer notamment lors de conférences sur Victor Hugo.

De la guerre, il ne conserve aucune rancune. Cette guerre qui pourtant lui a enlevé 2 de ses frères, tués par les troupes françaises.

Aujourd’hui, Sâm vit avec sa femme dans la banlieue de Saigon. Sa vie est toujours aussi active et son énergie impressionne. Il revient de temps en temps à Hué pour les anniversaires de décès de ses parents et de ceux de sa femme. L’occasion pour moi de revoir régulièrement un cher ami !

(1) Ce village est resté traditionnel avec de nombreuses maisons ou édifices cultuelles anciens. Des aménagements touristiques ont été faits (location de vélo, visite guidée, panneaux d’explication..) et cela vaut la peine d’y faire une excursion à la journée. On peut aussi y passer la nuit chez l’habitant, notamment dans sa maison familiale.