Catégorie «Indochine»

Carte de 1948 de l’Indochine

Le site https://www.davidrumsey.com/ présente des cartes du monde entier, et notamment de l’Indochine géographique. La résolution est exceptionnelle et les cartes peuvent être téléchargées. A découvrir !

Le bagne de Lao Bao

Ils sont des milliers de touristes tous les ans à franchir le col de Lao Bao pour passer du centre Vietnam au Laos. Mais savent ils que ce lieu fut autrefois l’un des pires bagnes d’Indochine ?

Les anciens bagnes ne datent pas des français, ils existaient bien avant. Ceux de Poulo Condor et de Phu Quoc sont connus, mais ceux de Ban Me Thuot, Kontum ou Lao Bao sont tombés dans l’oubli. Pourtant, ces lieux furent tous aussi effrayants.


Prisonniers à la cangue en Indochine, source RMN, photo Dieulefils

Lao Bao est à 110 km à vol d’oiseau de Hué, au nord ouest. Le col est à 420 mètres d’altitude. C’est par ce col, unique le long de la chaine annamitique que les lao et les siamois ont essayé à plusieurs reprise, depuis le XVeme siècle, d’envahir l’Annam. Lao Bao est à 450 km de la mer.

La création du poste remonte à l’époque des Seigneurs Nguyen, en 1622. On parle alors de « Ai Lao » (ai = camp, lao = laos) situé à Lao Bao, village annamite. Ce centre est créé notamment pour administrer 9 provinces laotiennes. Il fut à nouveau utilisé par Minh Mang en 1820. Le camp est contourné sur 3 faces par la rivière Sépone qui a 40 mètres de largeur à cet endroit.

Au camp s’ajoute une prison mandarinale, c’est-à-dire recevant des condamnés des tribunaux indigènes, ceux qui devaient subir des peines de longue durée.

Des missionnaires ont aussi fini leurs jours au bagne de Lao Bao au temps de la persécution, comme le Père Odorico, franciscain italien. Epuisé de souffrances et de privations, le religieux y mourut moins de six mois après son arrivée, le 25 mai 1834.

Le journal L’Effort (1) paraissant à Hanoi donne, en 1937, quelques précisions sur le bagne : « De tout temps, l’Annamite a redouté l’exil, loin du village natal où dorment ses ancêtres, et le seul nom de Lao Bao avait toujours frappé d’épouvante les plus vaillants. »
Aller dans ces contrées « lointaines » est l’assurance de mourir rapidement. Le paludisme, la dysenterie et, plus tard, la tuberculose. La foret est aussi infestée de tigres et autres bêtes sauvages


« Les chevaliers de la courte échelle », photo extraite du livre d’Isabelle Massieu, publié en 1901

Durant la période française, les occupations des prisonniers consistaient en constructions de routes, abattage des arbres, défrichement des forêts, édification des bâtiments administratifs, excavation des terres, dynamitage des rochers et exploitation des carrières, constructions des ponts et des passerelles, extraction du sable dans le lit des rivières (avec de l’eau jusqu’au cou !) bref, en toutes sortes de travaux très pénibles. La route conduisant à Savannakhet a été construite en partie par les prisonniers du bagne.

Le journal L’Effort ajoute :
« Il est à remarquer, d’autre part, que ce régime fut considérablement aggravé par le choix des garde-chiourmes chargés de l’appliquer. Au lieu de recruter ces agents parmi le personnel spécialisé des services pénitentiaires, on préféra avoir recours à la garde indigène. On fit appel au zèle de certains gardes principaux, choisis pour leur manière antérieure de « servir ». On n’exigeait des élus que trois qualités: un cœur de roc, une robuste constitution et une obéissance passive aux ordres de l’autorité supérieure. Comme auxiliaires, on donna à ces gardes des miliciens « mois » [ethniques], appartenant aux hordes primitives qui se sont maintenues au cœur des régions insoumises de la mystérieuse chaîne annamitique et qui sont réputés pour leur cruauté, et aussi pour leur haine invétérée envers les hommes d’Annam. Le fusil chargé à la bretelle- un solide gourdin à la main, les miliciens « mois » purent à loisir donner libre cours aux pires instincts de leur nature farouche et sanguinaire. »

Alfred Raquez (2) voyage au laos en 1900 et raconte son passage à Lao Bao :

« Voici en effet Ai Lao ou plutôt Lao Bao, véritable nom du village où, depuis des siècles, sont détenus les criminels annamites. C’est l’endroit le plus malsain de la région. [..]
Les détenus travaillent, la cangue légère au cou; ils sont surveillés par des miliciens, fusil en bandoulière. Ils sont là deux cents malandrins, les uns condamnés par les tribunaux indigènes ou par les tribunaux mixtes des Résidents assistés du mandarin lorsque la victime est européenne, les autres rejetés par leurs villages. [..]
La nuit, un pied des détenus est passé dans la barre de force. Les sentinelles veillent.

Quelques-uns des motifs repris au livre d’écrou : Piraterie— Rebelle soumissionnaire ayant caché des fusils — Assassinat— A adressé des injures au Comat [organe de direction des hauts mandarins de la dynastie Nguyen] – S’est fait passer pour mandarin afin d’extorquer de l’argent— A reçu chez lui des rebelles — A blessé mortellement sa femme (strangulation avec sursis) — Frère d’un rebelle (tribunal indigène de Hatinh) 10 ans de travaux pénibles et servitude militaire — Rebelle ayant perçu l’impôt pour la bande du De-Doc (mort avec sursis).

La nuit, des cris : Un !.. deux !.. trois !.. quatre !.. Ce sont les sentinelles qui clament leur numéro pour s’assurer de la vigilance du voisin. Et me voilà sommeillant à deux pas des forçats. Pourvu qu’ils ne se révoltent pas cette nuit ! »

Et le lendemain matin, elle ajoute :
« Cop !… cop !… cop !… Trois fois durant la nuit le cri du tigre en chasse a retenti près de l’enceinte du pénitencier. »

Isabelle Massieu (3) raconte à la même époque son épopée à Lao Bao :

“On n’envoie au pénitencier d’Ai-Lao que les condamnés à perpétuité, ou les condamnés à mort avec sursis. La contrée est si malsaine qu’elle se charge de débarrasser l’Annam de ses pires sujets; et les Annamites en ont une telle peur qu’ils se sentent malades avant que d’arriver. En effet, la mortalité y est absolument effrayante. La moyenne du nombre des prisonniers est d’à peu près 150, quoiqu’ils ne fussent que 99 lors de mon passage. La mortalité est de 22 à 27 par mois; elle s’est élevée jusqu’à 29! (4) On dit que le gouvernement annamite ne leur donne à manger que ce qui est strictement nécessaire pour ne pas mourir. Ils sont employés à toutes sortes de travaux, sous la conduite de linhs, soldats annamites, presque aussi nombreux qu’eux mêmes. Les actes d’insubordination ne sont que trop fréquents. La cadouille et la mort sont les moyens de répression. L’Annamite a la frayeur et l’horreur de l’exil aussi les linhs eux-mêmes, qui s’engagent dans le service, en dehors de l’Annam, doivent-ils avoir, pour la plupart, des peccadilles sur la conscience. Les prisonniers portent la cangue. On les appelle volontiers les « chevaliers de la courte échelle». [..] L’interprète du poste d’Ai-Lao, qui a de grands adoucissements à sa situation de condamné, n’en circule pas moins la cangue au cou. Comme beaucoup de jeunes Annamites, il a une figure de femme, une expression de vierge, et avec cela une habileté et une intelligence qui l’ont mené ici pour des malversations et des faux des plus ingénieux. »

En 1908 les français modernisent la prison. En 1929, l’effectif est de 60 à 70 bagnards mais va progresser dans les années qui suivent avec les prisonniers politiques. A la suite de l’assassinat du recruteur de main d’œuvre Bazin et plus encore après les événements de Yen Bai en 1930, la répression est féroce et le nombre de détenus politiques augmentent de façon exponentielle. Tous les bagnes font le plein. Des nouvelles cellules sont construites en 1931-1932.


Emplacement du bagne, sur google earth

Certains députés, comme jacques Doriot, s’étonnent de la lourdeur des peines prononcées ainsi que de leur nombre. Pour l’affaire Bazin, pas moins de 76 condamnations pour 365 années de bagnes ! (5)

Le député socialiste George Nouelle évoque, en juin 1929, le cas d’un prisonnier lors d’un débat à la chambre des députés « le prince Buu Dinh, membre de la famille royale, condamné à 9 ans de travaux forcés, se meurt à Lao Bao, le bagne le plus meurtrier de la colonie. Son crime ? Avoir été l’ami de Phan Boi Chau, homme vénéré de tous les indochinois » (5)

En juin 1930 (5), le ministre des colonies Marius Moutet évoque la répression dans un nouveau débat : « Exécuter les indigènes par dizaines, peupler les bagnes comme Poulo-Condor ou Lao-Bao, entourés d’une légende d’horreur qui s’explique par le régime qui y règne, peupler ou surpeupler les prisons, est-ce avec cela qu’on arrêtera un mouvement qui prend aujourd’hui ce caractère et cette ampleur ? […] La répression répond-elle à tout ? Suffit-elle à tout ? Certains le croient. Je pense, quant à moi, que leur vue est courte et qu’ils se ménageraient de tristes réveils si on les suivait dans les suggestions qu’ils portent au Gouvernement ou devant l’opinion »

En 1934, le bulletin administratif de l’Annam (6) précise les règles de fonctionnement du bagne : « les condamnés doivent être de sexe masculin et être âgé entre 20 et 50 ans. Les condamnés de droit commun doit être séparés des condamnés dits « politique » ».

Ce que craignent le plus les autorités est la contagion des prisonniers de droit commun avec les révolutionnaires.

En 1936, le Front Populaire procède à la libération de prisonniers politiques dans les colonies. Pour le gouvernement de l’époque, il fallait rétablir une relation de confiance avec les populations des colonies. En Indochine, 1277 prisonniers sont relâchés, mais c’est loin d’être le compte pour les observateurs locaux. Une demande complémentaire d’amnistie d’une centaine de prisonniers politiques est rejetée par Marius Moutet, ministre des colonies en juillet 1937.

La prison servira dans les guerres d’Indochine et du Vietnam. De nombreux révolutionnaires y perdront la vie. C’est pourquoi ce lieu est aujourd’hui un lieu de mémoire. Les bâtiments ne sont plus que des ruines, et des stèles à la mémoire des disparus ont été dressées.

Principales sources :
(1) L’Effort, 30 juillet 1937,
(2) Pages laotiennes, A Raquez, publié en 1902,
(3) Comment j’ai parcouru l’Indo-Chine, Isabelle Massieu, publié en 1901,
(4) Il semble que ces chiffres soient donnés pour une année et non par mois,
(5) Journal Officiel de la République Française, débat de la Chambre des Députés, 14 juin 1929, 6 juin 1930, 10 décembre 1930
(6) Bulletin administratif de l’Annam, 30 avril 1934,

Vente aux enchères Indochine, suite

La vente de Drouot du 17 mars comporte aussi un magnifique bas relief de 23 elements en céramique polychrome. On les doit à Théodore Riviere (1857-1912) et Emile Decoeur (1876-1953). Cela a été réalisée pour être offert au roi du Cambodge, Sisowath, en 1907. L’oeuvre définitive est toujours présente à Phnom Penh au pied de la colline du même nom.

L’oeuvre est estimée entre 12 et 15000 euros. Elle fait 226 cm de haut pour 170 cm de large.


Photos prises in situ en décembre 2019

Théodore Rivière est aussi connu pour avoir réalisé le « monument à la France » de Hanoi, une énorme sculpture aujourd’hui détruite. Elle était prévue à l’origine pour l’exposition de Hanoi de 1902 mais a été livrée plus tard. Il reste les cartes postales d’autrefois en souvenir.

Nouvelle vente aux enchères à Paris

le mardi et mercredi 17 et 18 mars 2020 se tiendront une nouvelle vente consacrée à l’Indochine. Cette vente est organisée à Drouot par la maison Lynda Trouvé.

J’ai bien aimé cette huile sur toile de grand format (190*130 cm) du Bayon, peinte par « l’école française des peintres voyageurs d’Indochine », sans plus de précision, malgré une toile signée.

Concernant Hué, on trouve notamment cinq aquarelles peintes par Mariette Richard Boudet, épouse de Paul Boudet, le célèbre archiviste de l’Indochine.

Une encre de chine et gouache sur papier est bien attrayante. Il s’agit d’une oeuvre de Nguyen Tu Nghiem (1922-2016) de l’Ecole des Beaux de l’Indochine. Elle représente la fête du Têt en 1972.

La baie d’Halong est consacrée par une huile sur toile de grand format (513*203 cm !) peint par Jean Louis Paguenaud (1876-1952), peintre de la marine, en 1934. Cette toile a été commandée par l’Amiral Dumesnil, Commandant en chef de la flotte française de Méditerranée.

Une rare pub job vaut le detour:

Ce que j’aime le plus est un bas relief réalisé par Theodore Riviere et Emile Decoeur à l’aide de pieces de céramique polychrome. Cette oeuvre fera l’objet d’un autre article sur mon blog.

Catalogue sur le lien suivant:
http://www.lyndatrouve.com/catalogue/102491?

A Hué, la demeure du premier médecin de l’Annam

C’est à Paul Doumer que l’on doit la création de la première école de médecine en 1902. A cette époque, les médecins français, essentiellement militaires, sont rares et manquent cruellement d’assistants locaux. La formation de médecins et de sages-femmes est vivement souhaitée. Ainsi donc cette école voit le jour à Hanoi, le seul établissement d’enseignement supérieur de l’Indochine à cette époque. Alexandre Yersin sera le premier directeur et y restera 2 ans. La scolarité dure 4 ans.


La premiere école de médecine de Hanoi


La situation médicale en Indochine de 1900 à 1930

Il faudra donc attendre 1906 pour avoir la première promotion, 5 diplômés seulement pour toute l’Indochine. Ung Thong, le petit fils du Prince Tuy Ly, 11éme fils du roi Minh Mang (voir article du 15 mars 2019) en fait parti. Il est le premier médecin de l’Annam. Les 5 diplômés obtiennent le titre de « médecin auxiliaire » et travaillent comme fonctionnaires.


Son Excellence Ung Thong

Ung Thong sera médecin puis médecin-chef à Dong Hoi, Nha Trang, Faifoo (Hoi An), Song Cau et Hué. Il fut chargé aussi de créer le service médical chez les minorités ethniques, à Kontum. Durant sa carrière, il recevra de nombreuses décorations : chevalier de la légion d’honneur en 1926, Commandeur du Dragon d’Annam en 1933. L’Empereur Bao Dai le nommera ministre honoraire en 1937 pour l’ensemble des services rendus. Il faisait encore parti des 500 personnes les plus en vue de l’Indochine en 1942. Car sa retraite, prise officiellement en 1933, est particulièrement active. Il participe à de nombreuses sociétés de bienfaisances locales. Il est le vice président de la Société de protection des enfants franco-annamites.


Ce qui reste de la demeure en 2020

Que reste-il de cet illustre médecin à Hué ? Une belle demeure en ruine au 66 Nguyễn Sinh Cung, dans le quartier Vi Da. La bâtisse est au fond d’un terrain de 2000 m2, mais on la distingue à peine tant la végétation a pris le dessus. Un autre bâtiment, ancien dispensaire, est en meilleur état.


Détail du porche, avec la presence étonnante d’une rose..

Concernant la maison proprement dite, on y distingue clairement un style mixte avec un bâtiment occidental mais deux porches dans le style local. L’escalier et le parquet, aujourd’hui disparus, étaient en bois de fer. Le carrelage, quant a lui, a été importé de France. A l’époque de sa construction, dans les années 30, la maison avait vu sur la rivière des parfums. Ung Thong et sa femme sont enterrés dans la propriété.

Apres guerre, la maison est restée à l’abandon. Il semble que sa famille soit à présent en France. Pour autant, depuis 2018, le terrain est « éclairci » des constructions illégales, signe possible d’un nouveau destin pour cette propriété.

Sources :
– Souverains et Notabilités l’Indochine, https://archive.org/details/SouverainsEtNotabilitesDindochine
– Revue « La Dépêche Coloniale Illustrée » du 15 décembre 1908, consacrée à l’école de médecine en Indochine, avec une éloge de Ung Thong, lorsqu’il effectue son stage de médecin à l’hôpital de Thanh Hoa l’année précédente
(source Gallica)
– Exposition « Ve Hue », dessins, photos, aquarelles.. organisée en Juillet 2019 par l’architecte Nguyễn Yến Phi et Tran Van Dung

Nouvelle vente aux enchères consacrée à l’Indochine

Une nouvelle vente aux enchères consacrée à l’Indochine aura lieu le 18 octobre 2019 à Drouot.

J’ai noté un très beau dessin réalisé à la mine de plomb et pastel intitulé « jeune fille de Hué ». On doit ce dessin au célèbre artiste Mai Thu, qui fut professeur au lycée Khai Dinh à Hué. Cette oeuvre, de dimension 55cm * 43,5 cm, fut exécutée peu avant son départ définitif pour la France, en 1937. Valeur estimée: 30.000 / 40.000 euros

On trouve aussi une toile peinte par Henri Mége (1904-1984), intitulée « Matinée à Hué », de format 38 * 55 cm. Henri Mége a peint de nombreux paysages autour de Hué lorsqu’il était officier militaire.

Autre toile peinte à Hué, cette « Mère et enfant devant la rivière des Parfums » du peintre voyageur Henri Emile Vollet (1861-1945). Cette peinture à l’huile mesure 54 * 33,5 cm.

Henri Vollet a aussi produit cette toile très lumineuse « Fête de Nuit sur le petit lac à Hanoi ». Peinture à l’huile de format 73 *86 cm, estimée à 18000 euros.

Ci joint le catalogue de la vente aux enchères:
catalogue_INDOCHINE7_22x28_octobre_2019_WEB