Gaston Roullet est le premier peintre officiel de la Marine à être allé au Tonkin et en Annam. Il arrive dans le nord de l’Indochine en 1886 à une période encore fortement troublée : le roi Ham Nhi, qui a déclenché une attaque contre les français en juillet 1885 à Hué est toujours en fuite. Des mandarins se révoltent contre l’autorité française. Des bandes de pirates sévissent au nord de Hanoi… Se déplaçant avec les militaires, Gaston Roullet peut néanmoins exercer son art à sa guise. Il ne restera que quelques mois en Indochine, mais il aura le temps de produire pas moins de 200 œuvres, peintures à l’huile, aquarelles et dessins. Ses peintures concernent essentiellement la baie d’Halong, Hanoi, Tourane et Hué.

Le Shamrock est un navire de transport sur lequel Gaston Roullet a voyagé de Toulon à Haiphong.
Gaston Roullet est d’autant plus intéressant à étudier qu’il écrit en parallèle ses souvenirs de voyage. A son retour en France, il organise une exposition de ses œuvres et ses souvenirs sont publiés dans le catalogue. Ces textes donnent un éclairage complémentaire sur cette époque et le contexte dans lequel il a peint ses tableaux. A plus d’un siècle de distance, son œuvre pictural et ses écrits sont précieux !
Voici quelques photos de ses œuvres et des extraits de ses souvenirs, en italique..

Peinture à l’huile intitule « Le Canal de Dong Ba de Hué. C’est un grand faubourg qui s’étend parallèlement à tout un côté de fortifications et relié à la ville par de grands ponts en bois. » Photo source Sothebys, vente aux enchères oct 2013, toile 27 * 45cm, adjugé environ 8500 euros
Le canal existe toujours, mais la partie le long de la citadelle s’est considérablement construite.
L’Extrême-Orient n’est pas l’Orient. Au lieu de la nature ensoleillée de l’Egypte, de l’Algérie, de Constantinople et autres lieux que nos peintres orientalistes nous ont fait connaître, l’on trouve au Tonkin et en Annam des ciels de France. . . et même de Bretagne, ce qui n’empêche pas une température accablante. Quand le ciel est bleu, il n’a jamais la limpidité admirable que l’on constate sur les cotes d’Afrique ou dans la mer des Indes. Il est bleu outremer et par suite légèrement plombé. [..] Je ne veux pas dire que ces pays n’offrent aucun intérêt pour un artiste, loin de là, mais j’insiste sur la fausse idée, que nous nous faisons en France sur les mots Orient et Extrême-Orient. [..] Pour moi je me contente de la satisfaction d’être le premier artiste Européen, ayant été chercher une note nouvelle dans un pays encore inconnu du monde des arts.

Sothebys indique qu’il s’agit d’un paysage de la plage de Thuan An près de Hué. Vente à Hong Kong, oct 2013, env 5000 euros.
Climat de l’Annam
Il est utile de signaler ici, pour les artistes qui peuvent avoir le désir d’aller risquer leur vie sous le climat terrible de l’Annam, qu’ils auront à lutter non seulement contre les maladies, mais contre les difficultés matérielles de métier. Ainsi tous mes cartons d’aquarelles, dessins/papiers, livres, ont été piqués. Il y a une humidité au delà de toute idée Il m’a été impossible de faire une aquarelle pendant mon séjour à Hué, mes couleurs anglaises (godets Rowney) étaient arrivées à l’état de colle liquide avec moisissure; je ne pouvais plus délayer mes tons, du reste tout mon papier Watman a été totalement perdu. , Pour les couleurs à l’huile, le désastre n’a pas été si grand, mais les bleus minéraux et outremer sont devenus durs à ne plus sortir du tube. Le cobalt seul s’est bien tenu. Toutes mes laques, sauf un gros tube de laque garance foncée, hors d’usage ; le jaune indien est venu tout grumeleux et le vert émeraude a durci. Fort heureusement les autres couleurs ont suffisamment résisté et cela m’a suffi pour peindre mes études à l’huile. La chaleur et l’humidité sont si grandes, que les bottines que l’on laisse le soir en se couchant sont couvertes de moisis sures le lendemain matin; les vêtements sont humides[..]. J’insisterai moins sur les autres petits inconvénients du travail d’après nature, car les gros moustiques qui ne laissent pas une minute de trêve, et les serpents auxquels il faut penser, se trouvent aussi dans les autres pays.
[je confirme que l’humidité est toujours aussi forte pendant la saison des pluies et que ces propos de 1886 sont toujours d’actualités à Hué!]

La pointe du Mang Ca, la partie de la citadelle réservée aux troupes françaises
Portrait du Roi Dong Khanh
Enfin, après huit jours d’attente, nos démarches relatives à l’audience du roi aboutirent. Pour arriver à pénétrer dans le palais particulier et voir de près le jeune monarque, j’avais promis de faire son portrait et de le lui offrir. Aussi, ce samedi 29 janvier, malgré une pluie torrentielle, je traverse la rivière à 8 heures du matin et vais trouver le père Hoang, qui doit me présenter et me servir d’interprète. Nous sommes reçus par le premier ministre, l’ancien Ton- doc, d’Hanoï. Il nous conduit par une enfilade de pièces et de petites cours, dans une salle particulière du palais. Il m’avait fallu laisser mon ordonnance, qui portait ma boîte de couleurs et mes toiles, dès la première pièce. Un officier du palais le remplace. Me voilà seul au milieu des ministres, lettrés, eunuques, et autres dignitaires du palais. Les portes sont soigneusement barricadées avec de grandes barres de bois derrière moi. Je dispose mon chevalet et ma toile; ma palette est toute prête et j’attends. Après une demi-heure que je commençais à trouver longue, un froissement de soie derrière des paravents indique l’arrivée du roi… Applaudissement général de tous les dignitaires présents.
Je m’avance vers Sa Majesté qui m’offre la main et que je salue à la française. Il est tout jeune et vraiment fort joli garçon pour un Anna mite, il paraît intelligent, mais sous sa superbe robe royale, il paraît bien efféminé’. Le père Hoang se prosterne à ses pieds, et d’une voix trem blante d’émotion, il prie Sa Majesté, de ma part, de vouloir bien se tenir debout quelques instants. Alors, en l’espace de 15 ou 20 minutes tout au plus, je fais une brusque pochade pour avoir les valeurs de la robe et du turban jaune d’or sur le fond sombre. Les cadmium les plus purs peuvent à peine me donner l’éclat de ces magnifiques soie ries! Je précipitais mon travail avec connaissance de cause, car ces quelques minutes suffisent pour le fatiguer, et il s’asseoit sur son trône qui est à côté de lui. Je pensais en profiter pour étudier plus commodément sa figure, mais une demi-heure ne s’est pas écoulée que Sa Majesté me fait dire par l’interprète qu’elle ne peut pas prolonger l’audience plus longtemps. La séance est levée. Je m’avance de nouveau près du roi qui m’attend debout, et je lui serre la main par deux fois. Il me fit remercier du plaisir que je lui causais en lui offrant son portrait, puis il se retira majestueusement, à tout petits pas, glissant pour ainsi dire, au milieu des deux rangées de mandarins, qui ont le nez dans la poussière. Avant et pendant la pose, j’ai remarqué dans le fond de la pièce, derrière le trône et les ministres, un remue-ménage de paravents. Il paraît que c’étaient les femmes du roi qui venaient risquer un coup d’œil de mon côté…. ce qui prouve que les femmes ne perdent leurs droits dans aucun pays

Le port de Haiphong. C’est par là que se fait tout le commerce du Tonkin. Les grands navires sont mouillés sur le fleuve Rouge, dont les eaux bourbeuses et rouges ont un courant rapide et dangereux. Le transport des marchandises se fait par grandes jonques à voiles de paille, — dites à papillons ou à éventails, — et il y a quantité de sampans qui permettent aux Européens de circuler jour et nuit pour dix centimes la course.

Le fleuve rouge. Ce fleuve est bien nommé, car l’eau en est extraordinairement rouge, surtout le long des berges; cela tient à la nature du sol qui a cette couleur très accentuée

Le Petit Lac (Hanoï). Entrée de la pagode des Supplices.
Pirates près d’Hanoi :
A un détour d’arroyo, nous sommes interrompus par un spectacle inattendu. Nous apercevons une jonque et un grand sampan qui regagnent précipitamment la berge opposée. Puis nous voyons tout l’équipage (plus nombreux que d’ordinaire), se jeter pêle-mêle à l’eau pour aller plus vite, et se sauver à toutes jambes à travers les rizières. Il paraît que ce sont des pirates qui, surpris par notre arrivée, abandonnent bateaux, armes et bagages pour ne pas être pinces et ne pas avoir le cou coupé à Hanoï.
On cueille donc les deux barques au passage, et l’on continue la route. On aurait pu tirer sur ces forbans et les détruire comme des lapins, la rizière étant très basse en cet endroit; mais l’ordre de l’état-major est de ne pas commencer le feu sans être attaqué. Les matelots font passer sur le pont tout ce qu’il peut y avoir d’intéressant dans la jonque. Toutes les vieilleries et nippes dégoûtantes sont jetées à l’eau. Le commandant a l’amabilité de m’offrir quelques souvenirs pour mon atelier de Paris. Je choisis un vieux fusil rouillé (dont le canon était bourré de poudre avec des petits morceaux de silex et de briques), un bouclier en bois, un sabre, un chapeau en paille surmonté de plumes de coq (chapeau du chef), un vêtement de guerre, espèce de chasuble rouge matelassée, un immense porte-voix de combat en cuivre et deux lances. En un mot, le harnachement complet d’un chef pirate.

L’atelier de l’artiste (source Réunion des Musées Nationaux)
Exécution d’un chef pirate à Hanoi
Le 4 novembre 1885, nous assistons à l’exécution d’un grand chef annamite,[..]. Il y avait foule sur la place du Palmier, car les populations d’Extrême-Orient sont extrêmement friandes de ces spectacles. N’ayant jamais vu d’exécution semblable, nous tenions à ne perdre aucun détail et nous étions placés à quelques pas du palmier. Les Annamites se laissent couper la tête avec un courage inouï, dont nous autres Européens ne pouvons avoir idée. Le chef a fumé des cigarettes jusqu’au dernier moment, a relevé lui-même ses cheveux et était aussi impassible que s’il venait assister à l’exécution d’un autre. On l’a attache, les mains derrière le dos, à un bambou planté en terre, les jambes pliées sous lui; on a écarté le collet de sa robe pour mettre les épaules à nu, mouillé son cou avec l’eau du lac; tout préparé en un mot pour le moment fatal. Puis, le bourreau s’est tenu pendant au moins vingt minutes à ses côtés, le coupe-coupe en mains, attendant le signal du mandarin, qui se tenait à l’autre bout de la place, entouré de son escorte. Enfin, celui-ci se décide à lever en l’air son vaste parasol, et le premier coup de coupe-coupe ne fait tomber la tète qu’à moitié!… horreur!… le sang jaillit partout! Le bourreau dut s’y prendre à trois fois pour abattre la tête dans l’herbe ! Quoique tremblant d’émotion, une fois la foule dispersée, je m’avançais pour faire un croquis de cette tête mais le cœur me manqua, tant elle était horriblement mutilée : je voulus cependant acheter l’instrument qui avait servi a cette exécution, en souvenir d’un spectacle à ne voir qu’une fois.

Dessin paru dans Le Monde Illustré, en 1886

Un cimetière Français en Baie d’Halong: lieu de repos des soldats et marins morts pendant les stations des grands transports « la Nièvre » et « la Gironde. » Appartient au général de Courcy. Aquarelle
Le cimetière marin en baie d’Halong. Apres le départ des français et le rapatriement des tombes, le site est devenu l’île Ti Top, en mémoire de la visite d’Ho Chi Minh avec l’astronaute russe Titov. C’est aujourd’hui un île très touristique du haut de laquelle on peut admirer la baie d’Halong.
Route de Tourane vers Hué
C’est le point de départ pour aller à Hué par la route du Col-des-Nuages, unique moyen de communication à l’intérieur du pays, quand la barre de Thuan-An est impraticable, ce qui arrive pendant la moitié de l’année.
Nous traversons plusieurs petits embranchements d’arroyos, deux par deux, dans des paniers comme ceux décrits plus haut. Dans d’autres passages l’on doit se mettre à l’eau jusqu’aux genoux, et alors, spectacle navrant pour un œil d’artiste, je constate que mes caisses de tableaux, mes malles de linge, d’effets, de bibelots, traversent en plongeant à moitié dans l’eau, à chaque oscillation des bambous et des porteurs!!! Et nous avons encore quatre jours de marche pour arriver à Hué! — Dans quel état vais-je retrouver mes études…, mes aquarelles.., mes bibelots! !!
Nous commençons l’escalade du Col-des-Nuages, c’est-à- dire d’une série de montagnes, de torrents, de précipices, de rivières, lacs, rizières et lagunes. Arrivons à 9 heures du matin à Haï-Han-Coa, ou Porte de Fer, petit fort barrant la route au sommet du premier col. Il y a là un corps de garde avec quelques Annamites; on nous offre du thé. Le temps de laisser respirer nos hommes, et en route. Rien de plus curieux, mais aussi de plus fatigant que cette ascension. C’est un petit sentier très raide, pavé de grosses pierres ou taillé dans le roc. Quand on est à la tête d’un convoi d’une soixantaine d’hommes et que l’on se retourne, on dirait d’un énorme serpent escaladant la montagne. Toutes les demi-heures une petite halte pour souffler. J’ai trouvé les descentes plus rudes que les montées, car les genoux fléchissent et arrivent à trembler. [..]
Enfin, ce long voyage se termine; nous arrivons à la nuit tombante à Hué. Voilà quinze jours que nous sommes partis d’Hanoï !

Fonctionnaires civil et militaire à Hanoi aux services des français
Vous pouvez retrouver l’intégralité du texte « Un Artiste au Tonkin et en Annam » de Gaston Roullet sur Google Play.