Hué: Fête de la Francophonie !

Fête de la francophonie cette semaine ! C’est l’occasion pour le Centre Culturel Français d’organiser des festivités à l’attention des étudiants francophones de la ville… La concurrence entre les langues est rude, mais le français résiste bien à Hué.. Hélas, les débouchés pour les élèves sont assez restreints au Vietnam et peu arrivent à valoriser leur diplôme (mais il ne dépend que des autorités de faciliter leurs implantations…).
Le lycée Quoc Hoc, qui possède des classes bilingues, est un pôle d’excellence. Les étudiants rêvent bien sur de la Tour Eiffel et de Paris, mais aussi et surtout de pouvoir décrocher une bourse qui leur permettrait de continuer leurs études en France. Supprimer ou réduire ces aides financières porterait un coup fatal au rayonnement du français.

Spectacle donné au cours de la soirée d’élections des Ambassadeurs Francophone de Hué, le 24 mars

Voici les deux Ambassadrices 2012, toutes les deux venant du lycée Quoc Hoc. Une centaine de candidats a participé à ce concours, organisé pour la première fois.

Ces trois étudiantes sont aussi la fierté de la francophonie d’Hué. Elles sont de l’université de langues étrangères et ont remporté une épreuve nationale organisée par l’Ambassade de France. Prochaine étape: Ventiane, au Laos, fin mars, pour le challenge inter-régional.

Même l’Oncle Ho semble apprécier !

Les étudiants jouent au guide touristique pour s’entraîner… 95% des effectifs de l’université de langues étrangères sont des filles. Certaines seront guides volontaires durant le festival qui aura lieu dans 2 semaines…

Ici, on aime la France !

Les 95 ans du lycée Dong Khanh de Hué

On vient de fêter à Hué le 95éme anniversaire du lycée pour jeunes filles Dong Khanh, aujourd’hui appelé Hai Ba Trung.

A l’époque de la fondation, en 1917, il n’existait que 3 lycées de jeunes filles « indigénes » en Indochine (Hanoi, Saigon et Hué). C’est peu, et celles qui ont la chance d’en faire partie sont conscientes de leur « privilège ». Les jeunes filles sont, pour la plupart, issues d’un milieu favorisé : mandarins, haut fonctionnaires, aristocratie royale, médecins, riches commerçants… Mais, pour y rentrer, l’origine sociale ne suffit pas : il faut réussir un concours d’entrée sélectif (toujours en vigueur aujourd’hui). L’obtention du diplôme primaire supérieure franco indigène, à la sortie, est lui aussi un objectif difficile, surtout pour les rédactions en français et les mathématiques..

Les cours étaient en français. L’ambiance y était excellente et même les punitions collectives étaient vécues comme des moments d’intense plaisir.. On y rit, on plaisante, on chante.. Autant de plaisirs permis par cet enseignement venu de France où la liberté tranche avec le confucianisme d’alors qui interdit ou limite fortement tous ces plaisirs. « La vertu féminine consiste en l’absence de talent » pourrait-on ainsi résumer les 4 vertus confucéen : habilité aux travaux ménagers, sérieux du visage et de l’apparence, parole douce et soumise, virginité puis fidélité à l’époux. « Les livres de dédicaces », ces cahiers de souvenirs que chaque éléve fait remplir par ses camarades et professeurs puis garde jalousement comme trésors, sont des rélévateurs de ces années de bonheur…

Cette vie privilégiée, presque hors du temps, n’empêchait pas les jeunes filles de manifester un fort soutien aux idées révolutionnaires et aux appels patriotiques. Sans renier leur éducation « à la Française », la plupart participeront aux luttes engagées contre les Français puis les Américains.

Aujourd’hui, le lycée est mixte (depuis la fin des années 60) et, sans atteindre la réputation du lycée national (Quoc Hoc), son voisin prestigieux, il reste dans le trio de tête des meilleurs lycées de la ville.

Pour en savoir plus, lire l’article « souvenirs de collégiennes » mis en ligne par Clio (lecture payante)

En visitant les salles de classe, je tombe sur un curieux cours de français… l’école compte aujourd’hui 2 professeurs de français, mais les cours sont proposés dorénavant en cours du soir.

Vietnam: le culte de la Déesse Mère

La vénération de la Déesse Mère reste très vivace au Vietnam, principalement à Hanoi et dans le Nord Vietnam.

Les croyants sont convaincus que la Déesse est la Mère de tous, et que sa vénération apporte réconfort, santé, prospérité, bonheur… Elle protége des calamités naturelles, de la malchance, des maladies.. A la différence des autres cultes, les vœux sont exaucés durant la vie du croyant.

Son culte se pratique un peu partout, aussi bien dans de vastes temples ou palais que dans simples pagodes ou modestes autels familiaux… Sur les photos présentées, la cérémonie se déroule à Hanoi, dans l’une des nombreuses pagodes du quartier des corporations. Le culte est pratiqué par toutes les classes sociales.

A noter également le rôle central de la femme dans ce culte : la femme est au centre de l’univers, elle règne sur les éléments des 4 mondes: ciel, terre, eau, montagne et forêt. La Déesse Mère est la divinité suprême qui s’est réincarnée en plusieurs déesses pour régner sur tous ces éléments.

Le 10e prince a une robe jaune symbolisant le Palais de la Terre. Selon la légende, il était général de l’armée de la dynastie des Lê. Il excellait en arts martiaux, et en littérature et il a réalisé de grands exploits. Il apparaît comme un personnage majestueux et intelligent.

La Déesse Mère recommande d’avoir un « cœur pur » c’est-à-dire de vivre honnêtement, d’être généreux, de se comporter dignement, de vénérer les ancêtres, d’être reconnaissants… Pour symboliser ce respect envers la Déesse Mère, les adeptes lui offrent des offrandes: fleurs, objets votifs, plateaux d’offrandes..

L’autel est toujours riche en offrandes. Les adeptes espèrent ainsi recevoir la bénédiction des différentes déesses (Mère du Ciel, Mère des Eaux, Mère de la forêt et de la montagne).

Devant l’autel, des médiums pratiquent l’interpellation, rite principal du culte.

Les offrandes sont reçues par les divinités puis offertes à ceux qui assistent à la cérémonie. On les appelle des « faveurs ». En recevoir beaucoup est le signe d’avoir un jour de la chance. Ces « faveurs » sont conservées chez soi, ou parfois offerts à d’autres..

L’interaction entre médiums, assistance, chanteurs et musiciens génère une excitation enthousiaste. Les adeptes en oublient leurs soucis quotidiens et éprouvent une sensation de joie.

36 tableaux au maximum rythment la cérémonie, à la manière d’une petite pièce de théâtre.. Les différents personnages – incarnation de la Déesse Mère – se succèdent. Les costumes, les objets utilisés, la musique, les danses permettent de les différencier.

Un médium entre en contact avec la divinité, et relais les demandes des adeptes. A coté de lui, deux assistants l’aident à accomplir sa tâche.

Les costumes sont très soignés. Ils symbolisent les incarnations en Princes, Princesses, Mandarins, Page.


Détail du costume du Grand Mandarin Tuan Tranh (musée de la femme, hanoi)

A noter qu’une exposition consacrée à ce culte se déroule actuellement au musée de la Femme de Hanoi.

Un naufrage prévisible, le vapeur « Haiphong » en 1924

A Hué, toutes les semaines, j’enseigne le francais à proximité d’un petit cimétière appartenant aux Fréres des Ecoles Chrétiennes. Entre les tombes des professeurs qui se sont succédés au lycée Pellerin depuis 1904, se trouve un monument funéraire érigé à la mémoire de 6 fréres morts en 1924 dans le naufrage du « Haiphong » …

La littérature coloniale abonde de récits héroiques ou, au contraire,d’angoisses vécues pendant les traversées.. Les typhons et les tempétes le long des côtes d’Annam sont particulérement craint… Les naufrages sont fréquents mais, la plupart du temps, il n’y a pas de français à bord, et l’on en parle pas ou peu..

Mais revenons à notre vapeur « Haiphong » ! Il a été construit en 1885 à la Ciotat et mesure 89 métres de long avec une puissance de 15 nœuds par heure (environ 28 km heure). Il servira pendant 38 ans en Indochine pour le compte des Messageries Maritimes. Devenu vétuste, rayé des listes des assureurs, il est désarmé puis vendu pour être mis à la casse…La pénurie de bateaux à cette époque en Indochine va donner d’autres idées au chinois, un certain A Bay, qui le rachete ! Celui ci l’arma à nouveau, le fit réparer sommairement et lui donna un nouveau nom (« Saigon »). Il demanda ensuite une autorisation de navigation. Celle-ci lui est refusée formellement à 2 reprises par le bureau Véritas, représenté localement par M Karcher. L’armateur finit pourtant par obtenir une autorisation donnée par un autre service administratif…Avec un équipage essentiellement chinois, il quitte Saigon le 27 novembre et rallie péniblement Quinhon après 6 jours de navigation au lieu de 2 habituellement…L’état du bateau est déplorable : le gouvernail est faussé, une palette de l’hélice a été perdue (une seule hélice à bord), la cargaison arrimée à la chinoise, c’est-à-dire sans ordre, ballotte et les touques d’essence et de pétrole fuient, dégageant une odeur qui incommode les passagers ; car, pour comble d’imprudence, on a chargé sur ce mauvais rafiot dont les trous de la coque ont été bouchés avec du ciment, 170 tonnes d’essence et de pétrole !


La bateau Haiphong (source: http://www.messageries-maritimes.org)

Sans avoir réparé, le bateau repart le lendemain pour Tourane (actuelle Danang). On restera pour toujours sans nouvelles de sa part. Le bateau ne dispose pas de radio, et l’aviation de l’époque, pourtant équipée d’hydravions, repond ne pas être en mesure de faire des recherches en mer…
Est-ce la tempête qui sévissait sur les côtes d’Annam ? Est-ce les touques d’essence ? On ne connait pas l’origine exacte du sinistre.

Le bilan est terrible : 128 annamites et chinois, 12 francais dont les 6 fréres des Ecoles Chrétienne vont périr dans ce drame. Il n’y aura aucun survivant.

La presse de métropole ne sera prévenue que 2 mois après le sinistre, ce qui provoquera un tollé. Le Ministre des Colonies est interpellé par la Chambre des Députés..La Fédération des Capitaines au long cours réclama l’application dans les colonies des mêmes réglements qu’en métropole…


L’article du Figaro du 4 février 1925 comporte des erreurs

On réclama que des services compétents soient créés dans les colonies pour inspecter les bateaux… A court terme, après le refus d’embarquer de certains équipages, on rend obligatoire la radio pour les bateaux en contrat avec l’administration qui transportent des passagers …

Sources principales : L’Eveil Economique, La Revue du Pacifique et le Figaro.

La baignoire, symbole anodin de la colonisation

A Hué, je vais souvent rendre visite aux Soeurs de St Paul de Chartres. La bâtiment qu’elles occupent a été construit dans les années 20 sur un terrain donné par le Résident Supérieur d’Annam, Pierre Pasquier, futur Gouverneur de l’Indochine, pour que les soeurs s’occupent des tuberculeux soignés dans un pavillon tout proche.

Des Soeurs françaises sont venues, et le mobilier habituel a suivi… dont cette baignoire en fonte. Étonnant objet dans un pays qui ne connait pas ce luxe…

J’ai relu récemment l’oeuvre de Marguerite Duras « Des barrages contre le Pacifique » et un passage m’a refait penser à « la baignoire des Soeurs » ! :

« Les quartiers blancs de toutes les villes coloniales du monde étaient toujours, dans ces années là, d’une impécable propreté. Il n’y avait pas que dans les villes. Les blancs aussi étaient très propres. Dès qu’ils arrivaient, ils apprenaient à se baigner tous les jours, comme on fait des petits enfants, et à s’habiller de l’uniforme colonial, du costume blanc, couleur d’immunité et d’innocence. Dès lors, le premier pas était fait. La distance augmentait d’autant, la différence première était multipliée, blanc sur blanc, entre eux et les autres, qui se nettoyaient avec la pluie du ciel et les eaux limoneuses des fleuves et des riviéres. Le blanc est en effet extrênement salissant.
Aussi les blancs se découvraient-ils du jour au lendemain plus blanc que jamais, baignés, neufs, siestant à l’ombre de leurs villas, grands fauves à la robe fragile. »

Les Soeurs françaises sont reparties, et les 3 baignoires servent aujourd’hui de réservoirs d’eau pour arroser le jardin…

Gravures traditionnelles du Vietnam

Hué a la chance de posséder un centre culturel francais qui, outre l’enseignement de notre langue, offre de nombreuses activités: expositions, concerts, projections de films…

Jusqu’au 4 mars 2012 se tient une exposition de dessins réalisés par les éléves de l’Ecole d’Art de Gia Dinh (Saigon) entre 1935 et 1937. 25 dessins et aquarelles sont présentés, sur un fonds de 400 planches conservées jalousement par la nouvelle structure de l’Association des Amis du Vieux Hué.

Ces dessins portent sur la vie et les traditions de cette période. Un témoignage d’autant plus exceptionnel que la plupart des planches sont en couleur, ce qui tranche avec le traditionnel « noir et blanc »…

La diversité des styles et la qualité d’exécution attestent du talent des élèves envoyés, pour l’occasion, en observation aux 4 coins de l’Indochine.

Voici ce que Jean Tardieu, fils du célebre Directeur de l’école des Beaux Arts de Hanoi, écrivait à propos des élèves de cette institution en 1928 :

« L’école de dessin, à laquelle s’adjoignent à présent une section d’architecture et une d’art décoratif, fonctionne admirablement. Il y a plus d’élèves que n’en peuvent contenir les ateliers. Ce sont tous, bien entendu, des Annamites. Presque tous sont très doués, travailleurs, surtout intelligents et fins. En outre, étant pour la plupart gens de bonne famille, fils de mandarins, de bourgeois riches ou d’aristocrates, ils ont une distinction, une « gentillesse », une allure racée, que l’on chercherait vainement parmi les élèves des Ecoles d’Art de France ! Enfin ce sont des jeunes gens que l’on voudrait avoir pour amis. Je m’efforce le plus possible de me mêler à eux. Malheureusement c’est très difficile : ma condition de Français, donc « d’oppresseur » me relègue à l’écart ; et je souffre beaucoup de la déférence, de la politesse exagérée qu’ils se croient obligés de me manifester lorsqu’ils me voient. » (Lettres de Hanoi écrites par Jean Tardieu à Jacques Heurgon et Roger Martin du Gard, publiées en 2004 sous l’égide de l’Ambassade de France au Vietnam)

Les socques font parties des rares objets anciens qui n’existent plus ici. La description qu’en faisait Jean Tardieu nous les font regretter!

« Enfin le plus délicieux dans tout cela : le bruit que font les socques de bois frappant le pavé. Ces socques recouvertes d’un vernis brillant rouge ou jaune ou vert ont à peu prés la forme que voici [..] De sorte que le talon en touchant le sol donne une note de xylophone et que la planchette qu’il supporte forme table de résonance lorsque le pied dont la pointe seule est maintenue par un lien de cuir, quitte à chaque pas son appui. Je pense que cette musique des sabots doit être pour le peuple une coqueterie voulue, recherchée. Il suffit que 4 ou 5 passants portant ces socques marchent ensemble sur un trottoir pour que toute la rue se mette à chanter. Dans une paire, chaque sabot rend naturellement un son différent : rien de plus délicieux que de voir une petite Annamite du peuple, proprette, digne et se tenant bien droite sous son immense chapeau-ombrelle, avec le souci de lui faire tenir en équilibre, frapper d’un pas égal et souple sur le sol, alternativement son ré dièse et son bémol. J’ai passé quelques temps, un jour, devant l’étalage d’un cordonnier annamite, à faire sonner successivement sur le trottoir les talons de 40 paires de socques – fous rires à l’intérieur de l’échoppe, pères, mères, frères et sœurs découvrant leurs dents de laque noire s’exclaffaient gentiment de me voir ainsi occupé ! »