La Grande Guerre et le Monument aux morts de Hué

Beaucoup de touristes passent devant l’ancien monument aux morts sans savoir à quoi il correspondait autrefois. C’est bien dommage car ce monument, restauré en 2017, est vraiment un trait d’union entre le Vietnam et la France.


L’ancien monument aux morts sert de decors pour le festival de Hué

En Indochine, 1.309 Français civils furent mobilisés ainsi que 6.000 officiers et hommes de troupe de l’armée active. Mais ce sont surtout les 92.418 Annamites qui formèrent le plus gros des effectifs pour soutenir les efforts de la mère patrie face à l’invasion allemande. Officiellement, ils furent tous volontaires. L’esprit de curiosité des vietnamiens pour découvrir à quoi ressemblait la France, la possibilité de gagner quelques sous et des médailles, les poussa en effet à s’engager.
70% d’entre eux furent employés à des postes non combattants, dans les usines d’armement notamment. On ne lit que de bons commentaires à leur égard. La mortalité au combat ne fut pas plus élevée que pour les autres combattants. Mais ce sont principalement la tuberculose, la grippe espagnole, les naufrages en mer qui furent à l’origine des décès. On estime que 1500 d’entre eux sont morts pour la France.

Dès la fin de la guerre, on pensa à ériger un monument aux morts à Hué. Le style devait être local, et c’est suite à un concours que le projet de l’artiste Ton That Sa fut choisi.


L’inauguration du monument en 1920 (source Asso. Amis du Vieux Hué)

Il s’agit donc d’un immense écran de maçonnerie, entouré de 2 pylônes traditionnels. Sur l’écran lui-même, on retrouve tous les éléments décoratifs habituels : le caractère Tho pour affirmer l’immortalité des héros, les symboles des saisons, les attributs des mandarins civils et militaires. A l’origine, il y avait 2 cartouches, l’une comportait le nom des 31 morts français, tous habitants de Hué ou de l’Annam, et, du coté de la rivière, une sélection de 78 noms d’annamites. Aujourd’hui, si les noms français ne sont plus visibles, il est plaisant de voir que le badigeon mis sur les noms annamites est fréquemment « gratté » pour laisser entrevoir les noms d’origine…


Les Français d’Annam morts pendant la grande guerre

On choisit de placer ce monument aux morts devant l’entrée de l’école Khai Dinh (aujourd’hui Quoc Hoc), qui fut depuis toujours une école d’élite, pour que les élèves n’oublient pas les méfaits de la guerre ni leur héros.

Le monument fut inauguré le 23 Septembre 1920, en présence du roi Khai Dinh. En 1922, le Maréchal Joffre est venu s’incliner devant le monument lors d’une tournée asiatique.

Aujourd’hui, si le monument existe encore, il n’a plus la fonction de monument aux morts. On parle de lui comme d’un « écran » pour protéger l’entrée du lycée, suivant la culture locale. Il sert aussi de décors et d’arrière scène pour les festivals et autres spectacles. Tous les jours, des centaines de jeunes vont et viennent autour de ce monument pour jouer au badminton et se relaxer..

Mais cet article est en réalité un prétexte pour introduire un texte d’une beauté magnifique « Lettres de Guerre d’un Annamite », publie en 1924 par Jean Marquet, un spécialiste de la culture locale.

Il s’agit de lettres écrites par un paysan annamite qui s’engage pour aller découvrir le pays de ces « diables de français ». Il écrit ces lettres depuis son départ jusqu’à son retour au pays. Le style est charmant, drôle, et tout à fait représentatif de la pensée locale. Il découvre ainsi avec étonnement les chameaux le long du canal de suez et l’absence de rizières, la ville de Marseille et ses quartiers de prostitués, la surprise de ne voir aucun bambou, la mécanisation extraordinaire du pays, le dévouement des infirmières, le fait que riche ou pauvre, chacun travaille dur.. autant de choses forts différentes de son pays !..

Il finit tous ses courriers par une mention « cette lettre ne dit pas tout » et c’est un peu la même phrase que je pourrais écrire à la fin de mes articles !!

Ces 17 pages sont un pur bonheur pour ceux qui connaissent déjà un peu la culture vietnamienne et je vous invite vraiment à les découvrir.
Bonne lecture !

LettresAnnamitePdtlaGuerreJeanMarquet.pdf

Sources:
– texte de Jean Marquet, gallica,
– article sur le monument, BAVH 1937-4

La Toussaint au Vietnam et les tombes françaises à Hué

Les catholiques de Hué représentent environ 5% de la population, un peu moins que la moyenne nationale de 7%. Il faut dire qu’après les événements de 1968, un certain nombre de catholiques sont partis vers le sud, à Saigon puis, pour certains, à l’étranger.

Les catholiques actuels sont malgré tout très dynamiques et très pratiquants. Pour le jour de la Toussaint, des messes solennelles sont organisées dans toutes les églises. On prie surtout pour les saints locaux, dont beaucoup furent des martyrs. Bien sur, la Toussaint n’est pas un jour férié ici.


Ce 2 novembre 2023, un vrai temps de Toussaint pour le cimetière Français!

En revanche, pour le 2 novembre, il ne se passe rien de spécial pour les défunts. Le Vietnam est depuis toujours le pays du culte des ancêtres, et pas seulement un jour par an ! En fait, chaque famille organise le culte de ses défunts aux jours exacts de leur naissance ou de leur décès, ou aux dates anniversaires (par exemple 100 jours après le décès) à travers une multitude de cérémonies. Au Vietnam, on n’a pas non plus pour habitude de fleurir les tombes lors des anniversaires de décès. Les offrandes sont plutôt posées sur l’autel des ancêtres des familles.


Autre vue d’une partie des tombes françaises

Hue garde encore quelques tombes françaises. C’est d’ailleurs le dernier endroit au Vietnam, à ma connaissance, ou l’on trouve encore un cimetière entièrement français.
Les tombes proviennent de l’ancien cimetière français situé non loin de la cathédrale Phu Cam. Ce cimetière a été créé en 1904 et les restes ont ensuite été transférées, tombe par tombe, en 2006 vers un nouveau espace situe dans la campagne de Hue, à 14km de la.
Grace à l’action énergique de l’Association des Amis du Vieux Hué, de nouvelles plaques funéraires ont été faites, précisant, lorsqu’on en avait l’information, le métier du défunt. C’est donc aussi une source d’information bien utile pour ceux qui s’intéressent à l’histoire.
Ce transfert a été mené par l’ambassade de France au vietnam, les familles via l’AAVH et les autorités locales.

Aujourd hui, le nouveau carré français du cimetière subit les dégradations dues au climat local, et j’espère avoir le temps à l’avenir pour réparer certaines plaques. Il est agréable de noter que certaines familles françaises passent au cimetière lors de leurs vacances pour honorer leurs défunts morts en Indochine.

Pour ceux qui souhaiteraient s’y rendre, voici les coordonnées gps :
16°23’23.20″N
107°38’34.10″E

Je suis à votre disposition par email pour toute question concernant ce cimetière. A noter que vous avez également plus d’informations sur mon autre site : http://belleindochine.free.fr/HueCimetierePhuCam.htm

Un autre cimetière comprend encore des tombes françaises : il s’agit de celui du grand séminaire de Hué, ou reposent certains des missionnaires morts ici. Parmi ceux-ci, on trouve la tombe du missionnaire le plus connu ici et honoré à nouveau localement par les autorités locales. Il s’agit du Père Calière qui a passé, en plus de ses devoirs religieux, une grande partie du son temps libre à œuvrer sur la culture et l’histoire locale. Il est mort en 1955.


La tombe du Pére Cadiere au grand séminaire de Hué

Ce cimetière compte aussi la tombe du Père Etcharren, mort pendant le covid en 2021, à l’âge de 89 ans. Il a été Supérieur des Missions Etrangères de Paris (MEP) entre 1998 et 2011, avant de revenir à Hué pour sa retraite, sur la terre de cœur ou il a été missionnaire.
Vous trouverez sur le site internet Irfa la nécrologie sur chacun des missionnaires Mep.


La tombe du Pere Etcharren

Vietnam vs France, à chacun ses arnaques!

Les arnaques prospèrent partout, au Vietnam comme en France. Mais les méthodes diffèrent, notamment en raison des différences culturelles et des protections offertes par la loi.

Les français sont plutôt méfiants par nature, et font très attention à leur argent, fruit d’un dur labeur en général. Ils apprennent vite et ne se font pas avoir deux fois.
Les vietnamiens sont différents. Ils n’écoutent personne d’autres qu’eux même, croient en leur bonne étoile, se croient plus intelligents que les autres. Ensuite, ils lisent peu, s’informent peu. L’éducation française se base sur le développement de l’esprit critique. Pas ici. On réfléchit peu, on fonce tète baissée, d’autant plus que les vietnamiens sont des gens impatients. La crédulité des gens est aussi sans limite. Certains sont aussi moins méfiants car l’argent coule à flot au Vietnam, provenant parfois du ciel ou de spéculations foncières..


Arrestation de dizaines d’employés travaillant pour une société operant sur le forex, juin 2021, à Haiphong (115.000 clients, 326 millions de dollars dérobés) (source vnexpress)

A la différence de la France, difficile d’arnaquer l’état, l’état providence n’existant pas. Alors on se rabat sur les gens, qui sont souvent livrés à eux meme en cas de problèmes.

Beaucoup d’arnarques touchent le domaine favori des vietnamiens, l’immobilier et le foncier.

La dernière affaire en date (septembre 2023) est une pyramide de ponzi. A travers des séminaires d’investissement et quelques agences bien placées, la société a réussi à promouvoir des projets d’investissements bidon. Après 3 ans, l’édifice s’est effondré, faisant perdre 370 millions de dollars à 20.000 personnes.

Comme il n’y a pas de notaire avec les mêmes prérogatives qu’en France, on peut plus facilement tricher. Comme dans le film « le jouet », on peut acheter un bien très facilement, en acquérant directement auprès du vendeur son titre de propriété « papier ». Du coup, on peut faire des faux titres, vendre plusieurs fois le bien etc..

Entre Danang et Hoi An, a été lancé avant le Covid le projet immobilier « Cocobay » (avec l’apparition de Christian Ronaldo..), des appartements hôtels qui offraient aux acheteurs une rentabilité hors norme. De nombreuses personnes se sont endettées auprès des banques pour gagner le différentiel de taux. Sauf que les touristes n’ont jamais été au rendez vous, le projet a fait faillite, et des milliers d’appartements sont vides.

Autre stratagème classique : des agents immobiliers font croire qu’une zone va devenir constructible et vendent à tour de bras des lots à des investisseurs crédules. Quand assez d’argent a été gagné, les professionnels quittent la zone et vont ailleurs, laissant les acheteurs bernés.

Pendant le Covid, les gens étaient bloqués chez eux et passaient leur temps sur internet. A cette époque, c’était la mode des crypto monnaies et des investissements sur les produits dérivés en devise. Les premiers ont vu leurs cours s’effondrer suite à des arnaques. Mais impossible de porter plainte puisque les crypto monnaies sont interdites au Vietnam. Le mode opératoire des seconds est plus habituel: on gagne toujours au début, de quoi mettre en confiance les gens qui investissent davantage. Bien sur, ils finissent par tout perdre. Certains étrangers vivant au Vietnam à cette époque ont participé à des tournages de vidéos pour la promotion de ces sites bidons, en tant « qu’experts financiers » ! pas très glorieux…


Arrestation de 80 employés collectant des données de cartes bancaires pour usage frauduleux, décembre 2022, à Saigon (source vnexpress)

Plus spécifique au Vietnam, les faux appels de la police. Des gens reçoivent des appels d’un bureau d’investigation leur disant qu’une enquête est menée contre eux. Et qu’ils peuvent stopper les démarches en versant une grosse somme. Et ca marche ! Les gens sont paniqués et s’exécutent. Là, j’avoue ne pas bien comprendre…

Parfois aussi, pour obtenir un poste dans les regions pauvres, les gens doivent payer, parfois plusieurs années de salaires. Les parents d’une amie ont payé l’équivalent de 15.000 euros à une intermédiaire pour obtenir, pour leur fille, un poste de comptable dans une grosse société. Mais cela n’a pas fonctionné (trop de demande pour un seul poste..). L’intermédiaire a gardé une grosse partie de l’argent pour elle et s’est envolée..

Durant les cataclysmes naturels locaux, hélas nombreux, des élans de solidarité se mettent en place, avec, à leur tête, des stars ou des personnalités de la société civile. Les associations étant interdites au Vietnam, ces célébrités encaissent sur leur compte bancaire les versements des généreux donateurs. Bien sur, il y a de nombreux abus car l’argent ne va pas toujours intégralement jusqu’aux nécessiteux…

Dans le domaine bancaire, les choses ne sont pas aussi sécurisées qu’en France. Mais il est impossible ici de transférer de l’argent à l’étranger sans raison valable, ce qui rend difficile les arnaques conduites depuis l’étranger. Mais la dernière arnaque était des plus simples: de faux conseillers bancaires vous proposaient des cartes bancaires gratuites. Pour s’assurer de votre éligibilité au programme, il suffisait d’envoyer une photo du recto et du verso de la carte actuelle. Et le piège a très bien fonctionné jusqu’à l’intervention de la police!

La culture du paiement par cash, l’absence de traçabilité des opérations (notamment l’absence de facture) rendent plus facile toutes ces arnaques.

On peut imaginer que toutes ces arnaques conduisent à beaucoup de drames dans les familles, mais la presse locale ne s’étale pas beaucoup sur ca..

Ainsi va la vie..

A Hué, célébration des 100 ans du musée Khai Dinh

La prise de Hué par les français en 1885 a amené, comme dans toutes les conquêtes, des pillages et des glissements de fortunes, appauvrissant les vieilles familles princières et mandarinales. Et fait sortir des objets d’art du pays. Les ventes aux enchères organisées en France au début du XX siècle témoignaient avec tristesse de cet exode. C’est par ce constat que les Amis du Vieux Hué, association fondée en 1913, ont eu l’idée de créer un musée.
Progressivement, l’idée fit son chemin et plusieurs objectifs sont apparus. D’abord mettre à l’abri ce qui pouvait encore l’être, comme les objets Cham présents dans les campagnes environnantes.


Le musée, vue des jardins

Ensuite, conserver et mettre sous les yeux de tous, plus particulièrement sous les yeux des artisans et des artistes annamites, les plus beaux spécimens de l’art du passé. La conquête avait entrainé une baisse de la qualité des objets produits, car les français, qui restaient les principaux acheteurs, n’y connaissaient rien. L’idée de Pierre Pasquier, alors résident supérieur de l’Annam, était de créer dans le futur une école d’art à Hué. D’autres objets n’étaient plus produits, comme par exemple les fameux bleus de Hué, fabriqués sur place par des chinois qui retournèrent dans leur pays en 1885, sans avoir livré leurs secrets de fabrication..
Une autre raison, et pas la moindre, était de redonner aux Huéens la fierté des objets produits localement et le gout des belles choses. Il fallait également un lieu pour abriter tous les dons reçus, notamment des colons sur le départ ou des héritiers de ceux-ci. Les débuts du tourisme impliquaient d’avoir aussi un endroit ouvert à tous et pas seulement aux initiés.. Enfin, il était nécessaire d’avoir en réserve des objets d’exceptions susceptibles d’être envoyés en France lors d’exposition coloniales, comme ce fut le cas en 1922 et 1931.


Couverture du bulletin des Amis du Vieux Hue paru en 1929

Avant même d’avoir un musée, des initiatives intéressantes se sont matérialisées.
En 1918, on eut l’idée de demander en prêts des objets détenus par les hauts mandarins et les membres de la famille royale pour les exhiber lors d’une grande exposition public. Ainsi « Autels, bahuts, tables, bancs, chaises, lits, armoires, coffres à roulettes, écritoires, écrans, paravents, étagères, chevalets, supports, toilettes, jardinières, etc furent mis en bonne place, après une toilette que nécessitait parfois leur vétusté et quelquefois hélas leur état d’abandon! ». L’exposition eut un succès considérable.

La même année, on organisa un concours pour récompenser « la construction d’une porte élégante, d’un style Annamite du meilleur goût. On décida que le bureau adresserait au propriétaire une lettre « pour le féliciter d’être resté dans la bonne tradition artistique purement annamite ». L’influence française générait en effet des objets d’un gout douteux sur toutes les créations…

Si l’idée d’un musée était acquise, encore fallait il un écrin pour cadre. Grace au soutien de l’empereur Khai Dinh, on décida de l’aménager dans un palais de la citadelle, l’ancien palais Long An. On disait à l’époque que c’était le plus beau de la cité interdite. Il fut construit en 1845 par le roi Thieu Tri pour lui servir de temple de culte à sa mort. Finalement, son culte fut transféré dans un autre palais et le bâtiment fut déplacé en 1909 à son emplacement actuel. A l’intérieur, des incrustations de nacre, des motifs sculptés sur ivoire, des dorures et des sentences en vers composées par Thieu Tri lui-même (en caractères chinois).


Coupe longitudinale du palais Long An, qui sert à présent de musée (paru dans le BAVH en 1929)

Ainsi naquit le musée qui ouvrit ses portes en 1923. On lui donna le nom de « Musée Khai Dinh », l’empereur régnant qui fut aussi féru d’art et de modernisme. Je ne parlerai pas des collections dont la richesse s’est accrue grâce aux achats faits localement, aux dons et du soutien de toutes les provinces du centre vietnam.

En revanche, le devoir de mémoire implique de se souvenir des principaux acteurs de la création du musée : le Père Cadière, fondateur de l’Association des Amis du Vieux Hué, le conservateur Peysonneaux, le haut mandarin Nguyen Dinh Hué, le médecin militaire Albert Sallet, et Messieurs Jabouille, Levadoux, Sogny et Gras. Sans oublier le futur gouverneur général de l’Indochine, Pierre Pasquier.

Et nous voici donc venus 100 ans après. On peut être fier de voir que malgré plusieurs décennies de guerre, le musée existe toujours dans son écrin d’origine (en partie refait quand même) et que les collections sont toujours la. Quelle émotion de voir dans les vitrines certains objets présents à l’origine du musée !


Fête pour les 100 ans du musée, avec, à gauche, la dynamique directrice du musée, Anh Van

Les vietnamiens ont continué brillamment l’œuvre démarrée un siècle plus tôt. Le musée s’appelle dorénavant le musée des antiquités royales. Il est situé non loin de la sortie de la citadelle, utile pour les touristes. La ruelle pour rejoindre le musée est bordée de flamboyants dont la floraison entre mai et juillet enchante le lieu.

Grace au dynamisme de la direction des Monuments Historiques de Hué et de la directrice du musée, Hyunh Thi Anh Van, des expositions sont régulièrement organisées pour exhiber une partie des réserves, 11.000 objets ! Un pavillon dédié à l’art Cham a été ajouté il y a quelques années, tandis qu’un nouveau pavillon a été inauguré l’année dernière pour célébrer l’empereur résistant Ham Nghi (1885), qui fut artiste peintre durant son exil.


Détail d’une tenue royale, brodée de fils d’or

L’exposition organisée pour les 100 ans du musée est aussi digne d’intérêt. On y voit des sceaux royaux en or, et des « livres » d’état civil des empereurs, dont les pages et les « boucles » du classeur sont aussi en or… Un catalogue magnifique a été édité pour l’occasion.

Il est prévu à l’avenir d’agrandir le musée, afin d’augmenter la collection présentée au public.


Des visites de classe, avec des enfants en ao dai! (source: site internet du musée)

On souhaite longue vie au musée !

Sources:
– article du Monde Colonial Illustré, paru en 1927

– bulletin des amis du vieux hué, 1929,
– article paru dans la Revue de l’histoire des colonies francaises, rédigé par L. Cadiere en 1925, pdf 3,6megas,
Revue_de_lhistoire_des_colonies_10ansduBAVH.pdf

La cérémonie de l’inventaire des sceaux vue par F. de Croisset

L’exposition organisée pour célébrer les 100 ans du musée des antiquités royales présentent plusieurs sceaux et livres en or, dont certains sont en or pur, pesant plusieurs kilos! C’est l’occasion de s’arrêter sur ces objets d’exception, à travers un récit puisé dans la littérature coloniale.

En 1937, juste après la fête du Têt, l’écrivain Francis De Croisset a la chance d’assister à l’inventaire annuel des objets précieux de la Cour royal de Hué en compagnie du roi Bao Dai et de l’impératrice Nam Phuong, des plus hauts mandarins de la cours, du gouverneur général de l’Indochine et du résident supérieur de l’Annam. Il relate cet épisode dans son livre « la Cote de Jade ».


Quelques sceaux parmi ceux présentés lors de l’exposition

Avant de partir pour assister à cette cérémonie, son regard croise un tableau ou l’on voit des personnalités annamites et françaises procéder à la destruction d’un sceau imposant. Nous sommes en 1885. Il n’en comprend pas le sens tout de suite… (1)

« De nouveau la cité des flamboyants, les douves hérissées de lotus, le beau pont chinois et, après avoir contourné deux palais, nous voici devant un pavillon cornu où un jeune couple en robes de soie jaune nous attend : c’est l’empereur et l’impératrice.
Cette fois, pas d’éléphants, pas de gardes rouges, pas de mandarins diaprés. Personne, sauf les ministres.
Nous pénétrons dans une salle gardée où des serviteurs munis d’énormes clés, ouvrant des armoires et des coffres, en sortent de gros objets d’or, d’argent ou de jade. Tous sont surmontés d’un chameau agenouillé.
– Vous comprenez ? me demande Servaise [le fonctionnaire qui accompagne F. de Croisset],.
– Ah ! pas du tout.
– Ce sont les sceaux de la vieille Chine.
Pendant des siècles ils furent envoyés par les empereurs aux souverains de l’Annam et le chameau agenouillé est le symbole de la vassalité. Le tableau que vous avez vu chez le résident supérieur a été fait après la prise de Hué par nos troupes. Il commémore la délivrance de l’Annam et la destruction solennelle du sceau devant le résident supérieur.
– Et ceux-ci ? dis-je contemplant d’autres sceaux qui me paraissent plus modernes et que les valets sortent à présent d’autres armoires de sûreté. Ils sont bien jolis, d’ailleurs.
– Ce sont des cachets bénévoles, me répond Servaise. Les empereurs d’Annam étaient comme vous, ils trouvaient ces sceaux charmants. Ils en avaient l’habitude et vous savez, entre la tradition et l’habitude… Alors ils ont continué à en créer. Chaque roi a ses sceaux, ainsi que les reines. Celles-ci changent de sceaux, suivant les grades.
– Les reines ont des grades ?
– Bien entendu, comme en Chine. Ainsi, la mère de l’empereur on l’appelait autrefois mère de Bonté et de Perspicacité. Depuis l’avènement du jeune souverain, elle a été gratifiée de deux nouvelles appellations encore plus jolies et élogieuses.  »


Photo d’un sceau, extrait du catalogue de l’exposition


l’un des livres royaux, tout en or

« Les sceaux à peine sortis des armoires y rentrent trop vite à mon gré. Ils sont chaque fois d’une invention ingénieuse et, en dépit du motif toujours le même, infiniment variés.
– Vous allez voir maintenant les actes d’état civil, m’annonce Servaise.
Singuliers actes d’état civil ! Les feuillets, les boucles qui les relient, la couverture sur laquelle le dragon rituel est gravé, tout cela est en or massif. Quelques volumes sont énormes, d’autres assez minces.
Pareils en cela aux urnes dynastiques, aux gigantesques urnes de bronze ciselées qui sont l’une des curiosités du palais, certains de ces livres précieux relatent les événements marquants des règnes.
D’autres, sur d’épaisses feuilles d’or, enregistrent simplement des naissances et des décès. La postérité de l’empereur Minh-Mang doit être impressionnante, si j’en crois l’importance du livre.
– Cent cinquante enfants, me documente Servaise, dont quatre-vingt-sept garçons, sans parler des morts.
– Ah ça ! combien de femmes avait-il donc ?
– Oh ! astronomique…  »


Couverture de l’un des livres royaux

«Cependant l’empereur a sorti lui-même un in-folio d’une armoire. Il est tout pareil aux autres, la couverture d’or massif est gravée du même dragon, mais il me semble que le souverain manie le volume avec une tendresse singulière, et c’est en souriant que l’impératrice le contemple : c’est, en effet, le livre de leur postérité. Il n’y a encore qu’une seule feuille, celle du petit prince. Un instant, le jeune couple s’est regardé avec émotion. Puis l’empereur rend délicatement à l’un des porte-clés le livre où s’inscrit tout l’espoir de sa race. »

On en sait également un peu plus sur le nettoyage des sceaux, grace a un texte de Jean-Baptiste Saumont, « Sur les butes d’Annam : de Hanoï à Hué en automobile, les fêtes du Têt et du Conseil de gouvernement dans la capitale annamite », écrit en 1913:

« Les objets n’en sortent qu’une seule fois [par an] , quelques jours avant le Têt, à l’occasion de la cérémonie dite «du nettoyage des cachets ». Ce jour là les mandarins supérieurs de la Cour, en grand costume, brisent les scellés et portent les précieux objets sur les tables déposées dans la salle à cet effet. Ensuite, à l’aide de linges spéciaux, humectés d’une eau contenue dans les bassins en cuivre où baignent des feuilles odorantes et des fleurs, les mandarins eux-mêmes, avec toutes sortes de précautions, procèdent à leur nettoyage. « 

(1) A noter qu’il n’existe aucune photo de cet événement d’une importance capitale, tant pour l’Annam que pour les français qui auront, de fait, les mains libres pour établir leur protectorat. La destruction du sceau a eu lieu le 6 juin 1884

Alix Aymé, une artiste exceptionnelle en Indochine

Alix Aymé (1) est une artiste qu’on redécouvre depuis quelques années, notamment grâce à quelques sites internet très bien documentés (2) . Si son œuvre est assez hétéroclite, tant au niveau des techniques que des résultats, quelques tableaux sont d’une beauté tellement incommensurable que je n’ai pas pu résister à l’envie d’en savoir plus sur cette artiste qui a passé plus de 25 ans en Asie.


Enfant dormant avec un chat, vers 1935

Mais revenons au point de départ. Alix Hava, son nom de naissance, est née en 1894 à Marseille. Avec ses parents, elle a la chance de « découvrir le monde », à travers des voyages autour de la méditerranée, en Angleterre et même à La Réunion. A 20 ans, elle monte à Paris pour suivre des cours de dessin. Elle y rencontre Maurice Denis, l’un des pères des nabis et avec qui elle correspondra toute sa vie. Elle se marie de bonne heure avec Paul de Fautereau-Vassal, professeur de lettres, avec qui elle partira d’abord à Hong Kong (elle adore) puis à Shanghai (elle n’aime pas). Fin 1921, ils s’installent à Hanoi et elle réussit à décrocher un poste de professeur de dessin. Elle découvre les techniques locales de peinture sur soie et la laque. A cette époque dans les colonies, être artiste n’est pas simple, surtout pour une femme. En 1926, ils rentrent en France et elle donne naissance à son fils Michel. Cependant, ils divorcent quelques temps après.


Nu au lotus, vers 1935

C’est en femme libre et indépendante qu’elle repart en Indochine avec son fils. Son talent artistique commence à être reconnu et elle obtient en 1929 d’aller au Laos pour préparer l’exposition coloniale de 1931. Le récit de son voyage pour rejoindre seule Luang Prabang en pleine saison des pluies parait dans la Revue Indochinoise et ne manque pas de piment! (5) Très vite, elle se lie d’amitié à la famille royale, fait des portraits des enfants et décore le palais. Peu après, elle se remarie avec le Lt Colonel Aymé avec qui elle aura un autre fils en 1933. Sa notoriété grandit et elle rejoint Victor Tardieu pour créer, avec Inguimberty, le département des laques à l’école des Beaux Arts de l’Indochine à Hanoi. Elle y enseignera entre 1934 et 1939. En mars 1945, son monde s’écroule : son premier fils de 19 ans est tué par les japonais. Quant à son mari, il est arrêté et torturé. Apres sa libération, ils rentrent en France. Son mari meurt en 1950. Malgré la peine, Alix continue à honorer quelques commandes de laques, dont la décoration d’un paquebot, l’appartement de Bao Dai et un chemin de croix pour une église dans le calvados. S’ensuit une période de relatif oubli. Elle décède en 1989 à l’âge de 95 ans.


Femme à la pomme-cannelle, vers 1935, tableau présenté lors d’une exposition à Evian

Apres la naissance de son premier fils, on voit Alix Aymé commencer à peindre des enfants dans des compositions bien asiatiques. Ses toiles, réalisées dans les années 30, sont un summum de poésie, de finesse, de tendresse et mélancolique à souhait. On est comme envouté par ces toiles dont les couleurs chaudes viennent donner une aura supplémentaire.


La congai aux lotus, vers 1933

Alix Aymé a peint aussi à Hué. En 1928, une exposition est organisée à Saigon à la libraire Portail pour présenter ces œuvres. En 1929, elle exécute pour le bureau du tourisme de Hué une affiche assez novatrice qui, sans être exceptionnelle, est plaisante, surtout à un siècle d’intervalle. Récemment, on a eu l’occasion de redécouvrir cette affiche dans l’émission « Affaire conclue » ! (3)


L’affiche réalisée pour la promotion de Hué en 1929


Alix Aymé, photo parue dans la revue Extreme Asie en 1926

Alix Aymé revient à la mode et la maison d’enchères Million a mis en scène l’un de ses tableaux dans une vidéo de promotion de la vente « Arts du Vietnam » qui se tiendra en octobre 2023. On y apprend que la toile inédite a été découverte dans un grenier. Ce sera une œuvre de plus à ajouter au catalogue raisonné qui est en train d’être constitué sur le site internet https://www.alixayme.com/.

A noter également une exposition au musée de Pont Aven qui présente quelques unes de ses toiles, jusqu’au 5 novembre 2023.

(1) Ses œuvres sont signées Alix Hava, Alix Foutereau ou Alix Ayme suivant la date d’exécution
(2) https://diacritik.com/2022/03/02/alix-ayme-la-rencontre-de-lorient-peintresses-en-france-11/
(2) https://www.alixayme.com/
(3) « affaire conclue », https://www.youtube.com/watch?v=PZcT8ougBE4
(5) article de la Revue Indochinoise, fichier pdf de 3.1 mégas, 1929_06_01_AlixAymeLuangPrabang.pdf
(6) lire aussi l’article paru en 1929, pdf 1,6 mégas,
1929_08_01_alixAyme.pdf