Archives du mois août, 2022

Hommage au missionnaire Raphael Fasseaux, un « saint homme »

Je suis toujours impressionné quand je vois des bustes de missionnaires européens dans certaines paroisses vietnamiennes. Qu’ont-ils fait de si extraordinaire pour être toujours honorés de nos jours ?

C’est le cas du missionnaire Fasseaux dans la paroisse de Nuoc Ngot (« eau douce »), à mi chemin entre Hué et Danang.


L’église actuelle de Nuoc Ngot. L’église construite par le P. Fasseaux a été épargnée par la guerre mais a été reconstruite depuis.

Raphael Fasseaux est né au canada en 1896 de parents belge partis la bas pour y vivre mieux. Mais suite à la perte de leur premier enfant, ils décident de rentrer au pays, à Strée, dans le Hainaut belge, à proximité de la frontière française et de l’avesnois.


Le buste du P. Fasseaux, avec le curé actuel de la paroisse, le Père Phanxicô Xaviê Ho Van Uyen, et la Soeur en charge du centre d’acceuil « Thérésa »

Quelques années plus tard, Raphael entre aux MEP, devient prêtre en 1922 et rejoint sa terre de mission, à Hué, l’année suivante. Il fait sensation en arrivant avec une solide bicyclette Manufrance. L’évêque du diocèse, Mgr Allys, l’accueille avec joie d’autant plus qu’il est le premier religieux à rejoindre l’ Annam depuis 1913. Après diverses taches et l’apprentissage de la langue vietnamienne, il rejoint la paroisse de Nuoc Ngot, qui sera la grande affaire de sa vie.

Nuoc Ngot est une paroisse pauvre de campagne. Elle a été créée avant 1750 et a subi de nombreuses épreuves. En 1883, lors des persécutions menées par le roi Tu Duc, le curé et 43 paroissiens sont violement tués. Un martyrium a été construit à quelques kilomètres du village pour rappeler cet événement douloureux.


Intérieur de l’église de Nuoc Ngot

Le jeune missionnaire qui arrive est un solide gaillard, énergique et déterminé. Et un bâtisseur! En quelques années, il construit une église, une école, un dispensaire et accueille les Filles de Marie Immaculée (FMI) (1) pour faire tourner ses œuvres. Apres un passage de 4 ans comme professeur au grand séminaire de Hué, il revient dans sa chère paroisse. Ses premiers édifices, construit à Nuoc-Ngot, servent de modèles et sont érigés par ses soins dans plusieurs villages voisins. En 1940, une maternité et un hôpital, un centre d’hébergement pour personnes dépendantes voient le jour, fréquentés par plusieurs centaines de patients tous les jours. En 1944, il ouvre un centre de formation pour les sœurs.

Ingénieux et malin, il arrive à obtenir à bas prix les matériaux dont il a besoin des entreprises de Tourane (Danang aujourd’hui) et des fonds de Belgique et de France. Par son entregent, il obtient les soutiens nécessaires. Comme pour l’église de Nuoc Ngot où 3 cloches, fondues en France, lui ont été offertes : l’une par les Mep, l’autre par sa famille, et la troisième par la reine Nam Phuong. Elles ont fait la fierté du diocèse pendant de nombreuses années.

Au delà des constructions, c’est le grand cœur et la simplicité du père missionnaire qui éblouirent les villageois, catholiques ou pas. On parle de lui comme d’un « saint vivant », avec une « vie vertueuse, charitable, simple, pauvre ». Sa nécrologie donne de nombreux exemples : « On pouvait rencontrer le jeune Père Raphaël, à cette époque, parcourant les 50 km qui le séparaient de Hué, juché sur sa légendaire bicyclette, la barbe au vent, souvent pédalant nu-pieds…. Il aurait pu prendre le train qui passait à 500 m de son église, mais il se voulait exactement adapté à la mentalité simple et surtout au niveau de vie des plus modestes des braves cultivateurs qu’il évangélisait. D’une sobriété ascétique que sa robuste santé pourra supporter jusqu’à ses dernières années, il se contentait le plus souvent d’un ou deux bols de riz frugalement assaisonné de saumure de poisson et de quelques légumes et d’une banane, ce qui représentait à peu près le repas du pauvre. » Il dort sur une planche en bois avec un oreiller dur, à la mode du pays.

En revanche, toutes les ressources dont il dispose sont utilisées pour améliorer le sort de ceux qui l’entourent. Achat de terre agricole qu’il distribue, mise en place de plantations, vente de bois pour les locomotives du chemin de fer…


Le portrait du Père Fasseaux (source Mep)

Lors du coup de force des japonais le 3 mars 1945, il n’est pas trop inquiété, car il a la nationalité belge. Lors des événements de fin 1946- début 1947, il voit ses collègues français emmener à Vinh, à 360km de Hué. Les troubles ne cessent pas et il doit finalement rejoindre Hong Kong pour un temps puis repartir en Belgique, en 1950. Apres les accords de Genèvre, il revient au Vietnam, dans plusieurs paroisses, le long du 17eme parallèle. En 1966, la guerre s’intensifiant et souffrant lui-même de problèmes de santé, c’est avec un immense déchirement qu’il doit repartir en Belgique ou il mourra 3 ans plus tard dans sa paroisse de Ragnies.

Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ? Le dévouement et l’exemplarité du père missionnaire ont impressionné nombre de villageois. A tel point que de nombreux enfants du pays sont devenus prêtre.
Et si la plupart des bâtiments et terrains ont été transférés au gouvernement en 1975, la communauté catholique est toujours bien vivante! La paroisse compte officiellement 2000 paroissiens mais la moitié d’entre eux sont partis loin du village pour travailler dans les grandes villes. Il faut dire que les terres tout autour de Nuoc Ngot sont pauvres, aucun arbre fruitier ne pousse. Coincé entre la lagune et les collines de l’Annam, le climat est rude en été, terriblement humide l’hiver.
Les Filles de Marie Immaculée sont toujours là, s’occupant d’un centre d’accueil pour les enfants. Certains viennent des ethnies du centre Vietnam, d’autres sont handicapés ou malentendants, la plupart sont orphelin de père ou de mère. Le Resort Laguna, situé non loin, apprend aux enfants à dessiner. 16 religieuses s’occupent de ce centre. La canada et le japon font partis des donateurs.


La rivière sur laquelle avait été construit le barrage « Pasteur »

Un peu plus loin dans le village, on trouve une jolie rivière ou les français avaient construit un barrage pour irriguer les alentours. Le barrage qui s’appelait « Pasteur » a permis de faire vivre toute une communauté catholique que le père Fasseaux a installé là vers 1937, en y construisant une église et en y installant des religieuses. L’église a été rasée lors des événements de 1968, et le barrage a été remplacé récemment par un autre, plus en amont. La maison des sœurs existe toujours et 2 sœurs s’occupent du catéchisme. La plupart des villageois sont partis ailleurs.


La maison des soeurs près de la rivière

Que cet article rende hommage à tous ceux qui font preuve de charité!

Merci au Père Phanxicô Xaviê Hồ Văn Uyển et aux religieuses pour leur accueil et le temps passé à nous faire visiter la paroisse.

(1): La congrégation des Filles de Marie Immaculee (FMI) a été fondée à Hué en 1920, et vient de fêter son centenaire. Elle est riche de 465 soeurs dans 12 dioceses.

Sources:
– site internet de la paroisse, https://tonggiaophanhue.org/tgp-hue/luoc-su-cac-giao-xu/luoc-su-giao-so-nuoc-ngot/
– site IRFA des Mep

Festival de couleurs à Hué !

Apres 2 ans de retenue, c’est le retour des processions et des fêtes traditionnelles.
Voici quelques photos prises à cette occasion en aout..

Le 5 aout dernier a eu lieu de bon matin le départ en bateaux de Hué (temple dans la rue Chi Lang) de plusieurs centaines de pèlerins pour le temple Hon Chen puis Hai Cat, sur la rivière des parfums. Le culte de la Déesse Mère est toujours propice à voir une multitude de tenues colorées. Ce culte se déroule pendant 3 jours, du 8 au 10 juillet du calendrier lunaire.


Chacun des groupes de pèlerins, venus de tout le Viêtnam, procèdent à un cérémonial bien précis


Embarquement sur les bateaux dragons vers le temple Hon Chen. Au moins 40 bateaux étaient présents.

Autre fête traditionnelle, autre style.. C’est la procession rituelle au village d’An Truyen, sur le bord de la lagune. Comme tous les ans, le 16 et le 17 juillet du calendrier lunaire, à 5h30 du matin (en général), on peut assister à une belle procession entre le dinh local (maison commune) et le temple des génies tutélaires du village, à 1km de là.


Départ du cortége dans la lagune


Arrivée du cortège dans le centre du village. A chaque intersection est dressé un autel par les habitants de la rue


Le cortege passe devant les autels dressés par les familles influentes du village. Qui saluent a leur maniere les genies tutélaires (protecteurs) du village.

Voir mes autres articles sur ces sujets.

Déménagement du centre culturel français de Hanoi

Les français qui vivent à Hanoi connaissent bien « l’Espace » de la rue Thang Tien, l’ancienne rue Paul Bert, la rue qui mène à l’opéra.

L’Espace, c’est le centre culturel français de Hanoi qui était à la fois un espace d’exposition, une salle de conférence, une médiathèque… Un haut lieu de la culture à Hanoi donc. Mais ces dernières années, le quartier s’est embourgeoisé et les prix de location se sont envolés. Le centre français ne peut plus suivre financièrement et l’ambassadeur de France a donc décidé de le déménager à quelques kilomètres de là (1), dans des locaux historiques mais plus modestes.

Certains regretteront de voir l’Espace quitter un bâtiment superbe, construit en 1927 pour la célèbre Imprimerie d’Extrême Orient, l’IDEO..


L’IDEO en 1951

L’IDEO fut l’imprimeur du Bulletin des Amis du Vieux Hué (BAVH), les 123 numéros publiés entre 1914 et 1945. Une impression compliquée, car les numéros possédaient des illustrations en couleur et de nombreux caractères chinois, choses pas si simple à imprimer à cette époque. C’est aussi l’incendie de l’imprimerie de l’IDEO en mars 1945 qui réduit en cendre le manuscrit du dernier numéro. Le BAVH est donc aussi lié à l’histoire de l’IDEO.

Faire un article sur l’IDEO est aussi une bonne raison pour mettre en ligne une affiche magnifique publiée dans les années 20 par le gouvernement général de l’Indochine pour encourager le tourisme le long du Mékong. Cette affiche a été imprimée par l’IDEO.


Affiche de propagande touristique publiée par le GG de l’Indochine. Source Pinterest

Mais revenons un peu en arrière sur l’origine de cette imprimerie. Elle est intimement liée aux frères Schneider, tous deux arrivés très tôt dans la colonie. Ils travaillent ensemble, mais chacun dans son domaine de compétence.

Ernest, l’ainé, né en 1843, est guidé par l’amour de la lecture. A Hanoi, il est libraire, papetier, vend des articles de bureau. Ses bureaux font aussi office de bibliothèque, offrant dès 1890 des centaines d’ouvrages en prêt.

François Henri, quant à lui, s’occupe de l’atelier d’imprimerie de l’administration, dès l’arrivée des français au Tonkin en 1884. Profitant des largesses de l’administration, il se met très vite à son compte. Il importe de France des machines modernes. Il devient très vite un expert reconnu en typographie, lithographie, reliure et gravure. La qualité de ses impressions est reconnue par tous et on le qualifie bien volontiers « d’artiste ». Durant toute la période française, la quasi totalité des ouvrages publiés en Indochine le seront par l’IDEO. François Henri est aussi un amoureux de la culture locale. Il est l’un des rares occidentaux à parler le vietnamien et a d’excellentes relations avec la population locale.


Carte colorisée de la rue Paul Bert et de l’IDEO (source internet)

Et notamment avec ses ouvriers. Car rappelons qu’il est parti de zéro à Hanoi et qu’il lui a fallu former tout son personnel. Il fut un patron qu’on qualifierait volontiers de « paternaliste » aujourd’hui. Il construit des logements pour eux, leur offre des lopins de terres à leur retraite. Il encouragea aussi certains d’entre eux à se mettre à leur compte, notamment en Cochinchine.

Il fut aussi le premier à utiliser le bambou pour l’élaboration de la pate à papier. Il crée dès 1893 une papeterie le long du lac de l’Ouest, qui utilise aussi les chiffons de la ville de Hanoi, dont personne ne sait quoi faire jusque là..

Mais c’est sans doute la création des caractères locaux, vietnamiens et chinois, qui est à mettre à son crédit. Tâche éminemment compliquée au vue du nombre des caractères, 8000 pour les caractères chinois !. C’est aussi un sujet sensible car pouvoir imprimer en Quoc Ngu, la nouvelle langue vietnamienne, faisait rêver les nationalistes et la possession des caractères était très surveillée.

L’imprimerie est d’abord construite rue du Coton puis rue Paul Bert, à l’emplacement de l’Espace. 125 ouvriers sont présents sur le site. L’imprimerie est très prospère, notamment grâce aux commandes publiques (le journal officiel de la colonie par exemple est imprimé là). Il imprime quantités de journaux. Il est meme éditeur de cartes postales. En 1898, F.H Schneider se construit une magnifique villa en bordure du lac de l’ouest. Cette villa existe toujours (2).


Intérieur de la villa Schneider, photo prise en 2005

Si F.H Schneider décède en France en 1921, sa société continue de se développer. En 1926, la société décide de détruire les bâtiments de la rue Paul Bert pour y construire le bâtiment que nous connaissons aujourd’hui. C’est l’époque du boom économique de l’Indochine et la ville de Hanoi s’équipe de bâtiments à l’architecture très moderne, notamment des banques. C’est à l’architecte Trouvé que l’on doit la façade.
Mais les locaux sont vraiment trop petits et il est décidé de transférer l’impression sur l’ancien site de la manufacture des tabacs, 11.000 m2, dans le quartier Yen Phu, non loin de la rue Paul Bert. Dans cette nouvelle usine ultra moderne, on y imprime tout, et notamment des millions de paquets de cigarette et autres étiquettes de boites d’allumettes..

On n’entendra plus le bruit des rotatives rue Paul Bert. La, sont conservés les bureaux, une librairie sans doute la mieux fournie de tout l’Extrême-Orient, et un salon de lecture. 500 personnes travaillent pour l’IDEO en 1932.

La suite de l’histoire ne m’est pas connu, mais on peut imaginer que l’imprimerie changea de mains en 1955. Le batiment de l’ancienne rue Paul Bert ne semble pas avoir souffert pendant les décennies qui suivirent.

Mais on sait néanmoins que c’est jacques Chirac qui inaugura les locaux de l’Espace en 2003, lors du congrès de la francophonie au Vietnam.

Presque 20 ans après, l’histoire change à nouveau de direction.

(1) : nouvelle adresse au 15 rue Thien Quang, district Hai Ba Trung District
(2): voir mon site belleindochine.free.fr
http://belleindochine.free.fr/VillaSchneider.htm

Sources :
– Le Monde Colonial Illustre, 1929, Gallica,
Le_Monde_colonial_illustré___1929ImprimerieOrientHanoi.pdf
– L’Eveil Economique, 1932, Gallica,
LÉveil_économique_de_lIndochine___Ideo1932.pdf
– Site internet https://www.entreprises-coloniales.fr/inde-et-indochine.html,
– Le Courrier du Vietnam: interview de l’ambassadeur de france au vietnam

➤