Archives du mois février, 2012

Un naufrage prévisible, le vapeur « Haiphong » en 1924

A Hué, toutes les semaines, j’enseigne le francais à proximité d’un petit cimétière appartenant aux Fréres des Ecoles Chrétiennes. Entre les tombes des professeurs qui se sont succédés au lycée Pellerin depuis 1904, se trouve un monument funéraire érigé à la mémoire de 6 fréres morts en 1924 dans le naufrage du « Haiphong » …

La littérature coloniale abonde de récits héroiques ou, au contraire,d’angoisses vécues pendant les traversées.. Les typhons et les tempétes le long des côtes d’Annam sont particulérement craint… Les naufrages sont fréquents mais, la plupart du temps, il n’y a pas de français à bord, et l’on en parle pas ou peu..

Mais revenons à notre vapeur « Haiphong » ! Il a été construit en 1885 à la Ciotat et mesure 89 métres de long avec une puissance de 15 nœuds par heure (environ 28 km heure). Il servira pendant 38 ans en Indochine pour le compte des Messageries Maritimes. Devenu vétuste, rayé des listes des assureurs, il est désarmé puis vendu pour être mis à la casse…La pénurie de bateaux à cette époque en Indochine va donner d’autres idées au chinois, un certain A Bay, qui le rachete ! Celui ci l’arma à nouveau, le fit réparer sommairement et lui donna un nouveau nom (« Saigon »). Il demanda ensuite une autorisation de navigation. Celle-ci lui est refusée formellement à 2 reprises par le bureau Véritas, représenté localement par M Karcher. L’armateur finit pourtant par obtenir une autorisation donnée par un autre service administratif…Avec un équipage essentiellement chinois, il quitte Saigon le 27 novembre et rallie péniblement Quinhon après 6 jours de navigation au lieu de 2 habituellement…L’état du bateau est déplorable : le gouvernail est faussé, une palette de l’hélice a été perdue (une seule hélice à bord), la cargaison arrimée à la chinoise, c’est-à-dire sans ordre, ballotte et les touques d’essence et de pétrole fuient, dégageant une odeur qui incommode les passagers ; car, pour comble d’imprudence, on a chargé sur ce mauvais rafiot dont les trous de la coque ont été bouchés avec du ciment, 170 tonnes d’essence et de pétrole !


La bateau Haiphong (source: http://www.messageries-maritimes.org)

Sans avoir réparé, le bateau repart le lendemain pour Tourane (actuelle Danang). On restera pour toujours sans nouvelles de sa part. Le bateau ne dispose pas de radio, et l’aviation de l’époque, pourtant équipée d’hydravions, repond ne pas être en mesure de faire des recherches en mer…
Est-ce la tempête qui sévissait sur les côtes d’Annam ? Est-ce les touques d’essence ? On ne connait pas l’origine exacte du sinistre.

Le bilan est terrible : 128 annamites et chinois, 12 francais dont les 6 fréres des Ecoles Chrétienne vont périr dans ce drame. Il n’y aura aucun survivant.

La presse de métropole ne sera prévenue que 2 mois après le sinistre, ce qui provoquera un tollé. Le Ministre des Colonies est interpellé par la Chambre des Députés..La Fédération des Capitaines au long cours réclama l’application dans les colonies des mêmes réglements qu’en métropole…


L’article du Figaro du 4 février 1925 comporte des erreurs

On réclama que des services compétents soient créés dans les colonies pour inspecter les bateaux… A court terme, après le refus d’embarquer de certains équipages, on rend obligatoire la radio pour les bateaux en contrat avec l’administration qui transportent des passagers …

Sources principales : L’Eveil Economique, La Revue du Pacifique et le Figaro.

La baignoire, symbole anodin de la colonisation

A Hué, je vais souvent rendre visite aux Soeurs de St Paul de Chartres. La bâtiment qu’elles occupent a été construit dans les années 20 sur un terrain donné par le Résident Supérieur d’Annam, Pierre Pasquier, futur Gouverneur de l’Indochine, pour que les soeurs s’occupent des tuberculeux soignés dans un pavillon tout proche.

Des Soeurs françaises sont venues, et le mobilier habituel a suivi… dont cette baignoire en fonte. Étonnant objet dans un pays qui ne connait pas ce luxe…

J’ai relu récemment l’oeuvre de Marguerite Duras « Des barrages contre le Pacifique » et un passage m’a refait penser à « la baignoire des Soeurs » ! :

« Les quartiers blancs de toutes les villes coloniales du monde étaient toujours, dans ces années là, d’une impécable propreté. Il n’y avait pas que dans les villes. Les blancs aussi étaient très propres. Dès qu’ils arrivaient, ils apprenaient à se baigner tous les jours, comme on fait des petits enfants, et à s’habiller de l’uniforme colonial, du costume blanc, couleur d’immunité et d’innocence. Dès lors, le premier pas était fait. La distance augmentait d’autant, la différence première était multipliée, blanc sur blanc, entre eux et les autres, qui se nettoyaient avec la pluie du ciel et les eaux limoneuses des fleuves et des riviéres. Le blanc est en effet extrênement salissant.
Aussi les blancs se découvraient-ils du jour au lendemain plus blanc que jamais, baignés, neufs, siestant à l’ombre de leurs villas, grands fauves à la robe fragile. »

Les Soeurs françaises sont reparties, et les 3 baignoires servent aujourd’hui de réservoirs d’eau pour arroser le jardin…

Gravures traditionnelles du Vietnam

Hué a la chance de posséder un centre culturel francais qui, outre l’enseignement de notre langue, offre de nombreuses activités: expositions, concerts, projections de films…

Jusqu’au 4 mars 2012 se tient une exposition de dessins réalisés par les éléves de l’Ecole d’Art de Gia Dinh (Saigon) entre 1935 et 1937. 25 dessins et aquarelles sont présentés, sur un fonds de 400 planches conservées jalousement par la nouvelle structure de l’Association des Amis du Vieux Hué.

Ces dessins portent sur la vie et les traditions de cette période. Un témoignage d’autant plus exceptionnel que la plupart des planches sont en couleur, ce qui tranche avec le traditionnel « noir et blanc »…

La diversité des styles et la qualité d’exécution attestent du talent des élèves envoyés, pour l’occasion, en observation aux 4 coins de l’Indochine.

Voici ce que Jean Tardieu, fils du célebre Directeur de l’école des Beaux Arts de Hanoi, écrivait à propos des élèves de cette institution en 1928 :

« L’école de dessin, à laquelle s’adjoignent à présent une section d’architecture et une d’art décoratif, fonctionne admirablement. Il y a plus d’élèves que n’en peuvent contenir les ateliers. Ce sont tous, bien entendu, des Annamites. Presque tous sont très doués, travailleurs, surtout intelligents et fins. En outre, étant pour la plupart gens de bonne famille, fils de mandarins, de bourgeois riches ou d’aristocrates, ils ont une distinction, une « gentillesse », une allure racée, que l’on chercherait vainement parmi les élèves des Ecoles d’Art de France ! Enfin ce sont des jeunes gens que l’on voudrait avoir pour amis. Je m’efforce le plus possible de me mêler à eux. Malheureusement c’est très difficile : ma condition de Français, donc « d’oppresseur » me relègue à l’écart ; et je souffre beaucoup de la déférence, de la politesse exagérée qu’ils se croient obligés de me manifester lorsqu’ils me voient. » (Lettres de Hanoi écrites par Jean Tardieu à Jacques Heurgon et Roger Martin du Gard, publiées en 2004 sous l’égide de l’Ambassade de France au Vietnam)

Les socques font parties des rares objets anciens qui n’existent plus ici. La description qu’en faisait Jean Tardieu nous les font regretter!

« Enfin le plus délicieux dans tout cela : le bruit que font les socques de bois frappant le pavé. Ces socques recouvertes d’un vernis brillant rouge ou jaune ou vert ont à peu prés la forme que voici [..] De sorte que le talon en touchant le sol donne une note de xylophone et que la planchette qu’il supporte forme table de résonance lorsque le pied dont la pointe seule est maintenue par un lien de cuir, quitte à chaque pas son appui. Je pense que cette musique des sabots doit être pour le peuple une coqueterie voulue, recherchée. Il suffit que 4 ou 5 passants portant ces socques marchent ensemble sur un trottoir pour que toute la rue se mette à chanter. Dans une paire, chaque sabot rend naturellement un son différent : rien de plus délicieux que de voir une petite Annamite du peuple, proprette, digne et se tenant bien droite sous son immense chapeau-ombrelle, avec le souci de lui faire tenir en équilibre, frapper d’un pas égal et souple sur le sol, alternativement son ré dièse et son bémol. J’ai passé quelques temps, un jour, devant l’étalage d’un cordonnier annamite, à faire sonner successivement sur le trottoir les talons de 40 paires de socques – fous rires à l’intérieur de l’échoppe, pères, mères, frères et sœurs découvrant leurs dents de laque noire s’exclaffaient gentiment de me voir ainsi occupé ! »

Cambodge: renaissance du Bokor Palace !

La vieille route étroite construite du temps des français vient de laisser place à une route magnifique, extravagante dirons nous, pour accéder au sommet de cette station d’altitude créé au début des années 20. Aujourd’hui, des centaines de cambodgiens s’afférent non loin du sommet à construire un immense hôtel casino. Quant au Bokor Palace, vestige de l’époque coloniale et abandonné depuis des décennies, il est en cours de rénovation !

La création de la station du Bokor revient au Résident Supérieur Beaudoin. Il s’agit de créer alors une station d’altitude qui soit « mieux et plus grand » que Dalat. Dalat est à 1500 mètres d’altitude contre 1060 mètres pour le Bokor, jugé donc plus accessible pour les populations anémiées. On y aménagera une ferme d’élevage qui fournit du lait, une station agricole avec des cultures maraîchères, des arbres fruitiers, une roseraie et des plantations de thé. Mais pour obtenir des financements pour la station et la promouvoir, rien de tel que d’y installer un palace. A cette époque en effet, on cherche à attirer en Indochine les riches touristes. A peine 500 touristes visitent « les ruines d’Angkor » alors qu’ils sont dix fois plus à visiter les colonies hollandaises de Java… On a de grosses ambitions pour le site du Bokor qui doit devenir à terme le sanatorium du Cambodge, de la Cochinchine mais aussi du Siam. Les européens et américains vivant à Bangkok, distant de 600 km par la mer, sont particulièrement visés, et peuvent se rendre en bateau par liaison hebdomadaire au nouveau port de Réam, situé non loin du Bokor.

Ce sont les prisonniers cambodgiens qui vont construire la route et toutes les infrastructures de la station. Certains réussiront à s’échapper, d’autres y perdront la vie. « Une route splendide grimpe en lacets le long des contreforts du massif de l’Eléphant pendant 28km, serpente en pleine foret vierge, pour finalement aboutir à un plateau d’où la vue s’étend sur le Golfe du Siam ».


L’arrière du Bockor Palace

L’Administration locale subventionne alors massivement toutes les activités liées au tourisme et l’Hotel-Palace du Bokor ne fait pas exception. Le site est choisi pour sa beauté naturelle, et du haut du « nid d’aigle » à 1080 mitres d’altitude, la vue, spectaculaire, donne sur les îles du golfe du Siam dont l’île de Phu Quoc.. Le nom Bokor signifie en Kmer « la bosse du buffle ».


Le Bockot Palace en 1925, avec le drapeau tricolore..

Inauguré en 1925, le Palace compte 18 chambres. L’hôtel dispose du chauffage électrique, équipement exceptionnel pour l’époque. A l’époque, on y reste pour des séjours prolongés, parfois un mois complet. A proximité, un bureau de Poste et une petite église. Quelques chalets et villas occupent le plateau. La station est ouverte 6 mois par an, de novembre à mai. Le site est admirable pour les promenades. Outre la marche, on peut y pratiquer le cyclisme et l’équitation. Les cascades ne manquent pas et l’eau de la source Marie Magdeleine est excellente, Le long des chemins, on trouve des orchidées, des « sabots de Venus » et des « Népenthes » (plante carnivore). Coté faune, des cerfs et chevreuils en grand nombre, des gibbons, des écureuils rouges, des troupeaux d’éléphants sauvages et même parfois, le tigre…

Néanmoins l’arrogance du luxe à Bokor provoque l’ire de quelques journalistes. Pourquoi le budget local servirait-il à faire plaisir à quelques riches fonctionnaires, planteurs et touristes alors que 9/10 des villages du Cambodge ne possèdent pas d’écoles…

Le site lui-même est critiqué. Trop pluvieux (plus de 200 jours de pluie par an..), toujours dans les nuages et surtout trop exposé au vent…

La station n’aura pas le succès de Dalat, qui était prévue pour devenir la capitale de l’Indochine par l’Amiral Decoux, au pouvoir pendant la 2e guerre mondiale. La station de Bokor est abandonnée par les Français en 1940, puis sera occupée par les Khmers Rouge à partir de 1972. Il sera très difficile de les déloger.

Depuis quelques années, le gouvernement cambodgien a décidé de relancer cette station. Casino, hôtels, golf sont prévus et c’est un immense chantier qui a démarré. Le plus dur sera peut être d’accéder en haut de la station par la route, les asiatiques étant très sensibles au mal de cœur ! Après 32 km de grimpette, dans quel état vont arriver nos joueurs de casino ?

Sources principales : L’Eveil Economique de l’Indochine, Le Bokor et la cote d’Opale (1925) disponible sur Gallica

Travailler en usine au Vietnam

Non, je n’ai pas travaillé en usine mais une amie vietnamiene m’a relaté recemment son expérience. Après avoir vécue 2 ans en France, et dans l’attente d’intégrer une formation complémentaire, elle a rejoint une centaine d’ouvriers dans l’une des usines d’un groupe à capitaux vietnamien de conditionnement de noix de cajou. Ce témoignage est un exemple des pratiques en vigueur dans le pays, même si on ne peut en déduire que toutes les entreprises fonctionnent sur le même modéle.

Entretien d’embauche : il n’a pas duré plus de 5 minutes. « Etes vous ici pour rester longtemps ou juste pour une courte durée ? » fut la question clée. On cherche à éviter autant que possible les chasseurs de primes, ceux qui quittent une entreprise parce que celle d’en face offre quelques dollars de plus par mois…L’embauche est confirmée immédiatement, mais il n’y a pas de contrat de travail…

Premiere semaine : les deux nouvelles recrues se retrouvent toutes seules dans un grand atelier. L’explication viendra plus tard : tous les ouvriers ont été affectés dans un autre atelier pendant une semaine, le temps d’un contrôle par des inspecteurs qualité des entreprises clientes. Les frais de fonctionnement liés à cet atelier « aux normes », situé à 5 minutes à pied de l’autre, sont trop élevés et, sitôt les inspecteurs partis, tout le monde rejoint les anciens locaux. Cela est rendu possible par le préavis systématique des visites de conformité… Tous les ouvriers sont au courant de ces pratiques, mais personne n’a d’intérêt à les dénoncer. Il y a quelques visites de ce type par an.

Rémunération : les salaires sont les mêmes homme / femme et ne dépend pas de l’ancienneté. Le salaire mensuel est d’environ 2,3 millions de Dong par mois, soit 110 usd ou 80 euros, pour 48 heures travaillées par semaine (8 heures par jour sur 6 jours). Le salaire est plus élevé que dans la moyenne, en raison du nombre d’heures travaillées. Une prime d’assiduité de 10% est versée en cas de non-absence sur le mois. La période de formation dure un mois et demi. Durant cette période, le salarié recoit 70% du salaire de base. L’entreprise ferme 2 semaines par an au moment de la fête du Têt, mais seulement 4 jours sont payés aux salariés… Pas de couverture sociale ni retraite. Le déjeuner est pris en charge par l’entreprise, mais la qualité est extrémement médiocre, et souvent servi froid. Si le salarié apporte sa nourriture, la valeur du repas servie lui est payée par l’entreprise, mais 3 mois après… On travaille de 7 heures du matin jusqu’à 17 heures, avec une heure et demi de pause le midi. En général, et suivant les besoins de l’entreprise, les ouvriers font des heures supplémentaires (payée l’équivalent d’un demi dollar) jusqu’à 3 heures par jours ; soit 20 heures de plus au maximun par semaine, ce qui fait un total de 68 heures…

Paiement des salaires : les salaires sont payés en argent liquide une fois par mois, le 10 du mois suivant… Parfois, les salaires sont versés avec retard.. un des salariés a manifesté sa mauvaise humeur en faisant grêve jusqu’au paiement du salaire, payé cette fois là avec 3 jours de retard. Il a été remercié. Le paiement se fait sur le lieu de travail. Un acompte d’un cinquiéme du salaire maximun est payable le 20 du mois.


A l’heure de la sieste…

Origine et motivation des ouvrieres : les ouvrieres viennent des régions rurales du pays, avec l’objectif de se constituer un petit pécule avant de retourner dans le village natal 2 ans après en moyenne pour se marier.

Conditions de travail : certaines machines sont très bruyantes, occasionnant des troubles de toutes sortes : vomissements, migraines.. Les premiers s’estompent après quelques jours, les seconds sont traités par des médicaments … l’ambiance entre les ouvriers d’un même plateau est généralement bonne, même si des tensions peuvent facilement émergées en raison de la fatigue.
Les différences de traitement entre les ouvriers et les employés des bureaux sont bien visibles, notamment pour les repas, bien meilleurs pour les employés.

Logement : la plupart des ouvriers vivent à proximité de l’usine, dans des chambres partagées à plusieurs. Une chambre ordinaire partagée à 4 coute 25 dollars par mois et par personne. Pour ce prix là, on dort par terre sur le carrelage (assez habituel au vietnam).

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