C’est une drôle d’idee de lancer un nouveau festival à Hué alors qu’il pleut non stop depuis deux mois et demi et que le temps est à la fraicheur… Mais bon, l’intention était bonne, clôturer cette année mémorable avec un festival de couleurs et de … jolies filles !
Archives du mois décembre, 2020
Charlie Chaplin à Hué en 1936 !

Photo prise à Hué du couple Chaplin et Paulette Godard (source BAVH)
La mise en ligne d’un quotidien de l’Indochine, l’Avenir du Tonkin, permet de rentrer dans le détail des petits et grands événement locaux. Et parmi ceux-ci, on trouve quelques lignes sur la visite de Charlie Chaplin en Indochine en 1936.
A cette époque, Charlie Chaplin vient de terminer son tournage du film « Les Temps Modernes ». L’actrice principale est Paulette Godard, dont il tombe vite amoureux. Chaplin a déjà été marié 2 fois et la rencontre avec paulette lui permet de sortir d’une longue période dépressive. Tous les deux sont éreintés par le tournage, et décident de partir plusieurs mois « en vacances ». Même s’ils ne sont pas mariés et qu’ils maintiendront le secret sur leur relation pendant tout le voyage, la presse parle d’une « lune de miel » pour le jeune couple.

Aupres des minorités ethniques à Dalat (source photo Charlie Chaplin)
Lorsqu’ils arrivent à Saigon en ce début avril 1936, ils ont déjà parcouru un long chemin. Ils ont quitté San Francisco en février. Ils ont arrivés par le Japon, ont visité java, sont restés 3 semaines à Bali puis ont rejoint Singapour. La, ils ont fini par embarquer sur le paquebot des Messagerie Maritimes, l’Aramis, pour rejoindre Saigon. Ils ne voyagent pas seuls : la mère de Paulette les accompagne, ainsi qu’un valet de chambre japonais qui sert aussi de secrétaire.
A Saigon, c’est l’effervescence à leur arrivée car Chaplin est très connu, même ici. On vient de projeter le film « Les lumières de la ville », avec quand même 5 années de retard fera-t-il remarqué…
Quand un journaliste lui demande ses 1eres impressions, il déclare sans se démonter, en français, : « Ce qui m’a frappé ? C’est le calme absolu durant une manifestation communiste ». Les interlocuteurs sont surpris et ne comprennent pas. Il ajoute : « Oui, ce matin, en venant du bateau, nous avons rencontré, en pleine rue Catinat, ici même sur la place du théâtre, un individu qui agitait un drapeau rouge. J’ai cru que j’allais tombé en plein dans un défilé communiste, mais je m’étais trompé, c’était un garde barrière qui annonçait la venue du tramway.. »
Chaplin se demande aussi si son film muet aura du succès, alors que le cinéma parlant s’est imposé partout. Mais, il précise « si mes films étaient parlants, ils perdraient tout leur comique »
Apres une nuit à l’hôtel Continental, ils partent vers les ruines d’Angkor. Puis ils iront à Dalat, Tourane en bateau et enfin Hué !

Incroyable photo de Chaplin auprès d’une bannière de la manufacture d’Opium à Saigon
Ils arrivent donc le 25 avril 1936 à Hué ou ils resteront au moins 2 nuits à l’hôtel Morin.
Le premier jour. Ils visitent le « quartier commerçant annamite » puis vont à la mer par la route pittoresque de Thuan An. L’après midi, ils font une excursion vers les tombeaux et montent notamment au belvédère, le plus beau point de vue sur la rivière des parfums…

Vue de la rivière au belvédere de nos jours
Le lendemain, ils visitent le musée Khai Dinh (musée des antiquités actuel) : « Il a admiré le cadre magnifique qu’offre le palais qui abrite les collections. Il s’est intéressé tout spécialement au mobilier annamite, aux céramiques, aux bronzes des époques Han et Song provenant du nord Annam, ainsi qu’aux souvenirs des premiers européens venus en Annam. »
A l’issue des ces quelques jours en Annam, le couple est reparti vers Hanoi. Ils rejoindront ensuite Hong Kong, la Chine et le japon.. Ils resteront ensemble pendant quelques années en suivant leurs propres carrières.
Je ne monterai plus jamais sur la colline du belvedere sans penser à eux !
Sources:
– article relatif a l’arrivee a Saigon 1936_04_20_L_Avenir_du_Tonkin_chaplin.pdf
– article sur la visite de Hue :
1936_04_27_L_Avenir_du_Tonkin_chaplinhue.pdf
– autre article / interview:
1936_04_22_L_Avenir_du_Tonkin_chaplininterview.pdf
La manufacture de tapis en laine Hang Kenh
C’est en visionnant une vidéo sur Youtube que je découvre par hasard un tapis resté dans un état magnifique, bien que le château dans lequel il se trouvait soit à l’abandon depuis au moins 45 ans.. ce tapis aux motifs asiatiques a surement été fabriqué par la manufacture Hang Kenh (1). C’est l’occasion de se pencher sur l’histoire de ce joyau de l’Indochine.

Photo extraite de la video « La chateau d’une famille disparue en France – Urbex »
Nous sommes au début des années 30 a Hanoi. 2 ingénieurs y vivent, et œuvrent dans le béton … il s’agit de Georges Fenies et Armand Guillou . Durant leur temps libre, ils se passionnent pour les tapis noués à la main. A cette époque, ces tapis en laine sont faits en chine et ont beaucoup de succès à l’étranger, notamment aux Etats Unis. Les 2 ingénieurs constatent cependant que la laine est assez grossière. Les chinois ne savent pas laver correctement les fibres et cela impacte la brillance finale.
En Indochine, pas de mouton donc pas de laine. Mais en revanche, la main d’œuvre est habile. Alors pourquoi ne pas essayer de fabriquer des tapis au Tonkin avec un mode opératoire un peu different ? ils décident en 1932 de monter leur atelier. La laine déjà filée et teintée viendra de Roubaix, les dessinateurs et les formateurs viendront de Chine. L’objet de leur entreprise n’est pas le profit. C’est la passion qui les guide. Leur atelier est situé dans le quartier Hang Keng à Hai Phong, et ce lieu deviendra leur marque « les tapis de la Manufacture de Hang Kenh ».
Au début, ce sont les plus beaux tapis chinois qui sont reproduits, ceux qu’on trouve dans les musées de Londres, Tokyo et New York. Le succès est immédiat. Leur fierté est immense quand le jeune empereur Bao Dai, de retour de France, vient visiter leur fabrique en 1933.

Visite de Bao Dai en 1933, paru dans le journal Excelsior
Mais l’importation de laine de France prend du temps et la rupture de stock de fibres colorées peut bloquer toute la fabrication. Ils décident donc de participer à la création d’une teinturerie moderne. Ils finissent aussi par acheter la laine en direct, d’un peu partout, mais surtout d’Australie et d’Inde.. « Leur laine est aussi douce que la soie » lira-t-on…

Extrait d’un article paru dans le Bulletin de l’Agence Economique de l’Indochine, en 1934
Aux motifs chinois d’origine succèdent des motifs plus modernes, répondant davantage aux gouts des occidentaux. Les couleurs sont aussi adoucies et mises en harmonie. La production augmente fortement. Leur notoriété aussi. Les touristes voyageant par les Messagerie Maritimes visitent leur installation à Haiphong.
En 1936, ils ouvrent un magasin à Paris, à quelques pas de la Banque de l’Indochine sur le bd Haussman.
En 1938, ils font travailler plus de 500 tisseuses sur plus de 100 métiers. Les salaires représentent 40% du cout de revient. 8000m2 de tapis sont tissés cette année la, ce sera leur record. Ils créent aussi une filature de laine.
En 1939, ils participent à l’exposition de San Francisco. Les demandes des Etat Unis affluent, ils doivent déménager dans la banlieue de Haiphong, à Lam Ha. Ils créent aussi un atelier dédié aux commandes américaines, à Do Moi.

Une pub parue en 1937 dans le journal de croisière de la « Cie Générale Transatlantique »
Claude Dervenn, de l’académie française, qui a épousé Guillou quelques mois auparavant rédige un très bel article dans la revue française « L’Art Vivant ». Elle y décrit avec beaucoup de poésie le symbolisme des tapis, « des dessins minutieux empruntés aux porcelaines et aux soieries ». Ces symboles sont « de nombreux caractères qui vous disent « Santé », « Prospérité » « Bonheur sans fin », « Nombreuses progénitures », n’est ce pas charmant ?».. Vous trouverez cet article en piece jointe.

Autre pub parue en 1939 dans la revue « L’art Vivant »
Hélas, la guerre survient et leurs matières premières ne sont plus acheminables vers l’indochine. En 1943, afin de garder leur savoir faire, ils continuent de faire travailler quelques uns de leurs ouvriers, sur de la soie et de la jute.
Le coup de force des japonais le 9 mars 1945 va être fatal aux ingénieurs : ils sont tués. Et un peu plus tard, leur atelier de Lam Ha est incendié. La société continue de fonctionner et vient meme en aide aux combattants indochinois, comme en témoigne l’article ci dessous:

Article paru dans le journal L’Aurore en 1950
En 1961, la production de tapis redémarra sous le régime nord vietnamien. Les tapis de grand format, toujours en laine, servent à décorer les bâtiments officiels. D’autres sont exportés en Urss et dans les pays du bloc communiste. La société est toujours existante mais s’est diversifiée dans différents domaines. Mais une autre société privée est née aussi en 2014, toujours à Haiphong, avec des designs très modernes. 1000 m2 de tapis noués à la main était l’objectif de production de 2020. Il est probable que les très beaux tapis des hôtels 5 étoiles du pays proviennent de ces ateliers. Mais la laine de mouton ne vient toujours pas du pays. Au Vietnam, on n’aime pas la viande de mouton et les seuls que l’on puisse voir, en petit nombre, sont dans la région de Mui Ne.

Un exemple de tapis moderne fabriqué par la societé étatique vietnamienne
Ou sont passes les fameux tapis Hang Kenh ? J’ai cherché sur les sites de vente aux enchères, mais je n’ai rien trouvé. Au mieux, ils sont mis dans la catégorie : « tapis indochinois ». Il est pourtant temps de rendre hommage aux deux fondateurs et à leurs employés vietnamiens.
Sources et autres documentations:
– (1) en fait, on voit 3 tapis aux motifs asiatiques dans la video.. ‘https://www.youtube.com/watch?v=zX8cDhrAP9M
– article de Claude Dervenn, LArt_vivant___revue_bi-mensuelle_…_claudeDervenn.pdf
– article sur le site « entreprises Coloniales »
‘http://entreprises-coloniales.fr/inde-indochine/Tapis_Hang_Kenh.pdf
– article sur le site alasweb :
‘http://alasweb.free.fr/Bulletins/Bull%20186%203e-4e%20tr%202009/Hang_Kenh.html
– diverses sources sur gallica,
– site de l’entreprise publique, ‘http://hangkenh.com.vn/index.php/Site/About
– site de la nouvelle société, en vietnamien :
‘https://thamlenhangkenh.com/







